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La seconde marche

Pourquoi trouve-t-on belles ces formes-là ?

Ce que les mesures disent du désir des formes, et ce qu'elles ne diront jamais

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0. Trois questions dans une seule

Quelqu’un demande un jour pourquoi les formes rondes d’un corps font tant d’effet. La réponse arrive avant l’examen, et elle arrive toujours sous la même forme : c’est la fertilité, c’est la santé, c’est inscrit en nous depuis la savane. Cette réponse a l’avantage d’être disponible tout de suite, et le défaut d’expliquer aussi bien le résultat inverse.

La question mélange en réalité trois questions différentes, qui ne se répondent pas avec la même sorte de preuve. La première demande ce qui plaît, à qui, et à quel endroit du monde, ce qui se mesure en interrogeant des gens. La deuxième demande pourquoi cela plaît, ce qui appelle une histoire sur notre passé plutôt qu’une mesure. La troisième demande ce qu’il faut en penser, et aucune mesure ne répondra jamais à celle-là. Le papier sur la monogamie a rencontré exactement ce mélange, appliqué au couple : ce que notre lignée a fait, ce que les humains font, et ce qu’il faudrait faire.

Une seule question, et trois sortes de preuve : ce qui plaît se mesure, ce qui l’explique se teste, ce qu’on en fait se décide.

Le débat ordinaire oppose ceux qui disent « c’est naturel » à ceux qui disent « c’est culturel », comme s’il fallait choisir un camp. Ni l’un ni l’autre ne demande ce qui, là-dedans, a été mesuré.

Ce texte porte sur ce que la recherche a mesuré de l’attirance physique chez l’humain, et sur le statut des explications qu’on en donne. Trois choses en restent dehors : la formation du désir d’une personne en particulier, la vie d’un couple, et ce que quiconque devrait trouver beau.

Une chose peut se dire dès maintenant, et elle vaut pour tout ce qui suit. Un désir intense ne renseigne pas sur la chose désirée, parce qu’il se produirait de la même façon chez quiconque a le même appareil de perception et la même histoire d’exposition, que la chose désirée ait ou non la propriété qu’on lui prête. Cela ne retire rien au désir, qui reste entier. Cela lui retire seulement le droit de décrire le monde. C’est le geste que le papier sur le doute applique à une sensation religieuse, et l’on y trouve aussi l’effet qui fait préférer ce qu’on a souvent vu.


1. Une explication qui explique tout n’explique rien

Une histoire évolutive se raconte facilement. Les seins gonflés attireraient parce qu’ils annoncent la capacité à nourrir ; les hanches larges attireraient parce qu’elles annoncent un bassin qui laisse passer un enfant ; la peau nette attirerait parce qu’elle annonce l’absence de maladie. Chacune de ces phrases se retient bien, et chacune s’ajuste après coup à ce qu’on voulait expliquer.

Le test qui les départage est simple, et c’est celui qu’emploie tout le reste de ce journal. Une explication ne vaut que si elle interdit quelque chose : si l’on peut dire à l’avance ce qu’on ne devrait pas observer, puis aller regarder (Bovet 2019). Une explication qui rend compte aussi bien d’une préférence et de son contraire ne rend compte d’aucune des deux (Bovet 2019).

Une explication évolutive se teste donc par comparaison entre espèces et par prédiction, jamais par sa plausibilité ni par la facilité avec laquelle on se la raconte. Une histoire qui s’écoute bien n’a pas fait la moitié du chemin, elle n’en a pas fait le début.

Ce reproche ne vient pas d’un adversaire de la psychologie évolutionniste. Jeanne Bovet a passé en revue en 2019, dans Frontiers in Psychology, l’ensemble des hypothèses qui prétendent expliquer pourquoi les hommes préféreraient une certaine forme de taille, et elle décrit cette littérature comme un exemple classique de récits taillés après coup (Bovet 2019). Elle impute le problème aux fondations : les notions centrales y sont si vagues que les prédictions qu’on en tire ne peuvent pas être testées correctement, si bien que l’explication évolutive finit par être rejetée pour de mauvaises raisons (Bovet 2019).

Il y a pourtant bien quelque chose à expliquer, et le comparatif entre espèces le situe. Robert Martin a retracé en 2007 ce que la comparaison avec les autres primates établit de la reproduction humaine, et le corps humain y présente des traits sans équivalent direct ailleurs, dont des seins qui restent développés en dehors de l’allaitement (Martin 2007). Aucune des sources retenues ici ne mesure spécifiquement ces particularités, si bien que ce comparatif sert de cadre et non de résultat (Martin 2007).

Une seconde précaution s’impose avant d’aller plus loin, parce que la question ordinaire la piétine. Demander pourquoi les hommes aiment les femmes et les femmes les hommes revient à poser comme un fait à expliquer ce qui varie justement d’une personne à l’autre. En 2019, dans Science, une équipe menée par Andrea Ganna a comparé le génome de quatre cent soixante-dix-sept mille cinq cent vingt-deux personnes et trouvé cinq régions de l’ADN associées au comportement homosexuel, l’ensemble des variantes testées expliquant entre huit et vingt-cinq pour cent des différences observées, sans permettre de prédire le comportement d’une personne en particulier (Ganna et al. 2019; Mercer et al. 2013). La même étude conclut qu’il n’existe pas une ligne continue allant du comportement hétérosexuel au comportement homosexuel, ce qui écarte l’idée d’un curseur unique (Ganna et al. 2019; Mercer et al. 2013). Catherine Mercer et son équipe avaient mesuré en 2013, dans The Lancet, la fréquence de ces comportements en Grande-Bretagne et leur évolution au fil des générations (Ganna et al. 2019; Mercer et al. 2013).

Aucune explication causale unique ne rend donc compte de qui désire qui (Ganna et al. 2019; Mercer et al. 2013). Ce qui se mesure ici, c’est la variation d’une personne à l’autre, et ce qui l’accompagne.

Encadré. Ce que dit la science : le statut des explications


2. Ce que les gens disent aimer, et ce qu’ils choisissent

Presque tout ce qu’on lit sur l’attirance repose sur ce que des gens déclarent en laboratoire. Ce qu’ils déclarent et ce qu’ils font ne coïncident pourtant pas.

En 2007, Peter Todd, Lars Penke, Barbara Fasolo et Alison Lenton ont interrogé quarante-six adultes avant une soirée de rencontres rapides, puis observé qui ces mêmes personnes choisissaient pendant la soirée (Todd et al. 2007; Buss et Schmitt 2019). Les préférences annoncées avant l’événement ne prédisaient pas les choix faits pendant (Todd et al. 2007; Buss et Schmitt 2019). L’effectif est petit, quarante-six personnes en une soirée, et le résultat demande donc à être manié avec précaution (Todd et al. 2007; Buss et Schmitt 2019). David Buss et David Schmitt ont rassemblé en 2019, dans l’Annual Review of Psychology, l’état de cette question et examinent au contraire l’effet des préférences déclarées sur les décisions réelles (Todd et al. 2007; Buss et Schmitt 2019).

Ce que quelqu’un déclare préférer, ce que son regard fait, et avec qui il vit sont donc trois mesures différentes qu’on ne peut pas substituer l’une à l’autre (Todd et al. 2007; Buss et Schmitt 2019).

Ce qui vient du visage, et ce qui vient de celui qui le regarde

Une deuxième distinction sépare ce qui tient à la personne regardée de ce qui tient à celle qui regarde. Eric Hehman, Clare Sutherland, Jessica Flake et Michael Slepian ont décomposé en 2017 près de sept cent mille jugements portés sur des visages, en séparant la part du visage, la part de celui qui juge, et la part de leur rencontre (Hehman et al. 2017). Le résultat va contre la formule reçue selon laquelle la beauté serait dans l’œil de celui qui regarde : les jugements d’apparence, dont l’attirance, dépendent davantage du visage regardé que les jugements de caractère, qui dépendent surtout de celui qui juge (Hehman et al. 2017). La rencontre des deux compte tout de même pour une part importante, si bien qu’aucun des deux camps ne l’emporte entièrement (Hehman et al. 2017).

Une seconde décomposition porte sur l’attirance seule, et elle penche de l’autre côté. Johannes Hönekopp a mesuré en 2006, dans le Journal of Experimental Psychology, la part du jugement de beauté qui est commune à tous les juges et la part qui appartient à chacun, sur trois expériences employant des visages et des juges différents (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Le goût privé y pèse à peu près autant que le goût partagé (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Helmut Leder, Juergen Goller, Tanya Rigotti et Michael Forster ont repris la même méthode en 2016, sur quatre-vingt-quinze femmes jugeant cent visages et cent tableaux abstraits (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Le goût privé compte pour environ quarante pour cent de ce qui se joue devant un visage, et pour environ soixante-quinze pour cent devant une œuvre abstraite (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Un visage laisse donc moins de place au goût personnel qu’un tableau, ce qui ne le range pas pour autant sous un critère commun.

Ce résultat vaut surtout par ce qu’il corrige, et la correction porte sur une lecture de statistique. Hönekopp ouvre son article en écrivant que les spécialistes du domaine avaient laissé croire à des critères de beauté largement communs en interprétant mal l’alpha de Cronbach (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). L’alpha de Cronbach dit qu’un groupe de juges assez nombreux classe les visages de façon reproductible ; il ne dit rien de l’accord entre deux personnes prises au hasard, car un accord faible devient un classement stable dès qu’on additionne assez de monde (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016).

Leder et ses coauteurs posent les deux chiffres côte à côte, et l’écart se passe de commentaire. Sur leurs visages, l’alpha dépasse 0,98 alors que deux juges pris au hasard ne s’accordent qu’entre 0,48 et 0,58 ; sur leurs tableaux abstraits, l’alpha vaut 0,92 pour un accord réel compris entre 0,19 et 0,21 (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Un même chiffre de 0,92 recouvre donc un quasi-désaccord entre deux personnes, et il avait été lu comme la preuve d’un goût universel. L’erreur a tenu des années, et aucune donnée nouvelle ne l’a défaite. Il a suffi de décomposer celles qu’on avait déjà.

Les deux mesures se complètent au lieu de se contredire, à condition de regarder ce que chacune compare. Hehman et ses coauteurs mettent en regard des types de jugements différents, et trouvent l’attirance plus dépendante du visage que ne l’est le jugement de caractère (Hehman et al. 2017). Hönekopp partage la variance à l’intérieur du seul jugement d’attirance, et y trouve la part privée aussi lourde que la part commune (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Dire qu’un visage plaît est donc un jugement plus partagé que dire qu’il a l’air honnête, et beaucoup moins partagé que la formule courante ne le laisse croire.

Ce que les femmes préfèrent, et pourquoi la réponse est double

La question de départ portait sur les deux sens, et la littérature y répond de deux façons qui semblent se contredire. Elles ne se contredisent pas, parce qu’elles ne mesurent pas la même chose, et ce point mérite d’être suivi lentement.

Paul Eastwick, Laura Luchies, Eli Finkel et Lucy Hunt ont rassemblé en 2014, dans le Psychological Bulletin, quatre-vingt-dix-sept études pour savoir si les préférences déclarées prédisent quoi que ce soit (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). L’attirance physique prédit l’évaluation romantique avec une association d’environ 0,40, et les perspectives de revenu avec une association d’environ 0,10 (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). Ces deux chiffres valent pour les hommes comme pour les femmes, et les différences entre les deux sexes dans ces associations sont minuscules et toutes non significatives (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). Sur l’attraction du début, hommes et femmes se ressemblent donc bien plus que le discours courant ne le dit.

Andrea Meltzer, James McNulty, Grace Jackson et Benjamin Karney ont mesuré autre chose, et trouvé autre chose (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). Ils ont suivi en 2014 la satisfaction conjugale de couples mariés, jusqu’à huit fois au cours des quatre premières années, dans quatre études indépendantes, en faisant évaluer l’apparence des deux conjoints au départ (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). Les maris ayant une épouse jugée attirante sont plus satisfaits au début du mariage et le restent au fil des quatre ans, tandis que la satisfaction des épouses ne suit pas l’apparence de leur mari (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019).

Les deux résultats tiennent ensemble parce qu’ils portent sur deux moments différents. La première mesure regarde ce qui attire lors d’une rencontre, la seconde ce qui pèse sur la trajectoire d’un mariage, et rien n’oblige ces deux choses à se ressembler (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). Daniel Conroy-Beam, David Buss et leurs coauteurs ont par ailleurs mesuré en 2019 la façon dont les préférences se combinent chez quatorze mille quatre cent quatre-vingt-sept personnes dans quarante-cinq pays, ce qui donne l’échelle à laquelle ces questions se posent (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019).

Ce qui plaît partout, et ce que cela ne prouve pas

Une régularité tient, et elle est la carte la plus solide de ceux qui plaident pour une part commune à toute l’espèce. Gillian Rhodes et ses coauteurs ont mesuré en 2007, sur deux grands échantillons occidentaux et un échantillon japonais, l’attirance de trois traits d’un visage : la symétrie, la proximité à la moyenne des visages de la population, et le caractère plus féminin ou plus masculin (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019). Ce résultat ne tient plus en entier. Alex Jones et Bastian Jaeger l’ont repris en 2019 par trois méthodes indépendantes : la proximité à la moyenne ressort à chaque fois, avec de grands effets, et la symétrie ne ressort dans aucune (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019). Les deux traits ne se tiennent donc pas par la main. Chez Rhodes, les trois rendent un visage plus attirant, et l’attrait de la symétrie s’explique en grande partie par le fait qu’un visage symétrique paraît en bonne santé (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019).

L’histoire semble alors se refermer d’elle-même : ces traits plairaient parce qu’ils annoncent la santé. La même équipe a vérifié, et le résultat va dans l’autre sens.

Yong Zhi Foo, Leigh Simmons et Gillian Rhodes ont mesuré en 2017 non seulement l’apparence, mais la santé réelle des personnes photographiées, par leur fonction immunitaire, leur stress oxydatif et la qualité de leur sperme (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019). Les liens entre les traits jugés attirants et la santé mesurée sont faibles, et la proximité à la moyenne entretient même une relation négative avec la qualité du sperme (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019). Ces traits plaisent donc de façon fiable, et ils ne renseignent pas de façon fiable sur la santé de celui qui les porte (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019). Le récit qui fait du goût un détecteur de bonne santé perd ici son appui principal, et il le perd auprès de l’équipe qui l’avait le mieux étayé.

Les formes ne sont qu’un canal sur trois

Le titre de ce texte parle de formes, et il est plus étroit que son sujet. Agata Groyecka, Katarzyna Pisanski, Agnieszka Sorokowska et leurs coauteurs ont passé en revue en 2017 ce que la voix et l’odeur corporelle apportent au jugement d’attirance, et ces deux canaux le modifient fortement, séparément ou ensemble (Groyecka et al. 2017). L’attirance se joue donc sur au moins trois registres à la fois, et la vue n’en est qu’un (Groyecka et al. 2017).

Un texte qui ne regarderait que les formes visibles laisserait ainsi de côté une partie de ce qu’il prétend expliquer (Groyecka et al. 2017).

Confronter deux de ces canaux met par ailleurs à mal l’idée que l’attirance mesurerait une qualité cachée. Romi Zäske, Verena Skuk et Stefan Schweinberger ont fait noter en 2020 le visage et la voix de soixante-quatre jeunes adultes, la voix étant entendue tantôt sur des voyelles isolées, tantôt sur des phrases entières (Zäske et al. 2020). Chez une même personne, la beauté de la voix et celle du visage ne vont pas ensemble dès que la parole est naturelle (Zäske et al. 2020). Or si ces jugements captaient une qualité biologique sous-jacente, comme le veut l’idée d’un signal honnête, deux canaux aussi différents devraient s’accorder chez celui qui la porte. La même étude retrouve en revanche l’effet de moyenne dans les deux registres, et plus fortement sur la voix que sur le visage : l’écart à la voix moyenne se paie autour de 0,86, l’écart au visage moyen autour de 0,69 (Zäske et al. 2020). S’éloigner de la voix ordinaire coûte donc davantage que s’éloigner du visage ordinaire. Ce résultat vient d’une seule équipe et d’un seul groupe de locuteurs, et il attend d’être refait ailleurs (Zäske et al. 2020).

Trouver beau et désirer ne sont pas le même jugement

Une distinction que chacun fait dans sa vie ordinaire se mesure aussi en laboratoire. Camille Ferdenzi et son équipe ont demandé en 2015 à des femmes de noter d’abord la beauté de visages et de voix d’hommes, puis l’attirance qu’elles éprouvaient pour eux (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). L’attirance est notée plus bas que la beauté, et cela dans les deux groupes comparés : les mêmes personnes reconnaissent une beauté qu’elles ne ressentent pas (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). L’écart se creuse nettement chez les femmes souffrant d’un désir sexuel faible, qui rejouent aussi moins les enregistrements pour les revoir ou les réentendre (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). L’étude repose sur seize femmes contre seize, effectif qui interdit d’en tirer davantage qu’une indication (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025).

Le même partage se retrouve par un tout autre chemin. Winfried Menninghaus et ses coauteurs ont comparé en 2019 quatre mots que les langues tiennent séparés sans les confondre : beau, élégant, gracieux et sexy (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). Les quatre dessinent des profils nettement distincts sur quarante-deux échelles, l’élégance et la grâce se séparant très nettement du caractère sexy tout en restant proches de la beauté (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). L’étude mesure ce que ces mots veulent dire pour des gens, non des jugements portés sur des personnes réelles, et son échantillon est occidental (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). Ses auteurs en tirent une mise en garde qui vise le domaine entier : la note de beauté sert de monnaie d’échange à toute la recherche en esthétique, et elle y est trop large pour ce qu’on lui fait dire (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). Tamra Mendelson, Julien Renoult, Gil Rosenthal et David Shuker ont proposé en 2025, dans Biological Reviews, de fonder la beauté sur le plaisir de traiter aisément une information, indépendamment de la récompense que la chose apporte, ce qui revient à séparer aimer et vouloir (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). Traiter la beauté et le désir comme une seule question fait donc passer un plaisir esthétique pour un mouvement vers quelqu’un, et rien n’autorise ce glissement.

Encadré. Ce que dit la science : ce qui se mesure vraiment


3. Ce qui change d’un endroit à l’autre, et ce qui ne change pas

Les préférences ne sont pas les mêmes partout, et ce qui les fait varier se mesure.

En 2014, Piotr Sorokowski, Krzysztof Kościński, Agnieszka Sorokowska et Tomas Huanca ont montré des dessins de silhouettes à des hommes tsimane’, en Amazonie bolivienne, et trouvé que le poids préféré changeait avec les conditions de vie et avec la distance à la ville, donc avec le contact des habitants de la forêt et de la société qui les entoure (Sorokowski et al. 2014; Coetzee et al. 2012).

Une étude tire pourtant en sens contraire, et l’écarter reviendrait à écrire un texte à charge. En 2012, Vinet Coetzee, Stella Faerber, Jaco Greeff, Carmen Lefevre, Daniel Re et David Perrett ont testé pour la première fois quels traits d’un visage africain le rendent attirant aux yeux d’observateurs africains, et ils concluent que quatre traits y jouent le même rôle qu’ailleurs, ce qui plaide pour une part commune à toutes les populations (Sorokowski et al. 2014; Coetzee et al. 2012).

Les deux résultats tiennent ensemble à condition de ne pas chercher un vainqueur. Certaines régularités traversent des populations très différentes, et ce qui est préféré à l’intérieur de ces régularités change avec l’endroit et avec la vie qu’on y mène (Sorokowski et al. 2014; Coetzee et al. 2012).

L’habitude de l’œil

Un mécanisme mesuré explique une part de ce changement, et il est bien plus modeste qu’une histoire de savane. Voir souvent une forme suffit à la faire préférer. En 2012, Lynda Boothroyd, Martin Tovée et Thomas Pollet ont exposé des participantes à des séries d’images de corps, en séparant deux explications possibles : la simple habitude de l’œil d’un côté, et de l’autre le fait que les corps montrés soient présentés comme désirables ou non (Boothroyd et al. 2012). Les deux mécanismes agissent, et ils agissent ensemble (Boothroyd et al. 2012). Voir une série de corps déplace la préférence même quand rien ne les présente comme enviables, et les montrer comme enviables déplace la préférence en plus (Boothroyd et al. 2012).

La télévision arrive dans un village, et le goût change

Ce mécanisme a été mesuré en laboratoire, ce qui laissait ouverte la question de savoir s’il agit dans une vie réelle. Deux terrains y répondent.

Anne Becker, Rebecca Burwell, David Herzog, Paul Hamburg et Stephen Gilman ont comparé en 2002 les attitudes alimentaires de lycéennes fidjiennes avant et après l’arrivée de la télévision dans une population qui n’en avait jamais eu (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016). Les indicateurs de trouble alimentaire montent après l’exposition, et les entretiens recueillent des adolescentes qui veulent maigrir pour ressembler aux personnages qu’elles voient (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016).

Lynda Boothroyd et ses coauteurs ont repris la question au Nicaragua en 2016, avec un dispositif qui répond à l’objection principale (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016). Ils ont comparé un village presque sans télévision, un village qui en a depuis longtemps et une ville, en contrôlant l’acculturation, l’éducation, la faim et le revenu, c’est-à-dire tout ce qui accompagne d’ordinaire l’arrivée des images (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016). La préférence pour des corps plus lourds est la plus forte là où la télévision est la moins présente, et chez les femmes des villages, la consommation de télévision prédit mieux le poids préféré que l’acculturation, l’éducation, la faim ou le revenu (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016).

Un siècle de diffusion mondiale des mêmes images suffit donc à produire une convergence qu’on prendrait volontiers pour une constante de l’espèce (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016).

Ce qu’une même personne préfère à treize ans d’intervalle

Le goût varie d’un endroit à l’autre, et la même question se pose à l’intérieur d’une seule vie. Julie Driebe, Julia Stern, Lars Penke et Tanja Gerlach ont interrogé deux cent quatre personnes sur ce qu’elles attendent d’un partenaire, puis les ont réinterrogées treize ans plus tard (Driebe et al. 2024). C’est la plus longue fenêtre dont ce domaine dispose, aucun suivi publié avant Driebe et ses coauteurs n’ayant dépassé trois ans (Driebe et al. 2024). Le classement relatif des personnes se maintient à 0,42, et le profil de chacune à 0,73, si bien que ce que quelqu’un attend d’un partenaire tient largement sans tenir tout à fait (Driebe et al. 2024).

Ce qui bouge se laisse décrire, et l’un des trois mouvements concerne directement ce texte. L’importance accordée au statut et aux ressources monte, celle accordée à la chaleur et à la confiance monte aussi, tandis que celle accordée à la vitalité et à l’apparence baisse (Driebe et al. 2024). La montée du statut est d’autant plus forte que la personne était jeune au départ, et elle accompagne l’âge et la venue d’enfants (Driebe et al. 2024). Ce que quelqu’un attend d’un partenaire se déplace donc lentement de l’apparence vers ce qui tient une vie commune, sans que la personne ait décidé ce déplacement. Un dernier chiffre de cette étude mérite d’être lu à part : réinterrogées sur la façon dont leurs attentes avaient changé, ces personnes se décrivent avec une justesse de 0,20 seulement (Driebe et al. 2024). Elles changent, donc, et se voient mal changer. Le souvenir qu’on garde de son propre goût est un témoin peu fiable de ce goût, ce qui invite à la prudence chaque fois qu’une préférence se raconte comme ayant toujours été là.

La faim, et ce qu’elle change en une heure

Une explication concurrente mérite d’être posée, parce qu’elle est écologique plutôt qu’évolutive : la rareté des ressources déplacerait le goût vers des corps plus lourds. Viren Swami et Martin Tovée ont comparé en 2006 trente hommes affamés à trente et un hommes rassasiés, et les affamés préfèrent des silhouettes plus lourdes (Swami et Tovée 2006). L’effectif total est de soixante et une personnes dans une seule population, si bien que ce résultat indique une piste sans rien établir (Swami et Tovée 2006).

Encadré. Ce que dit la science : ce qui varie


4. Trois affirmations que tout le monde répète

Trois phrases circulent partout sur ce sujet. Elles sont examinées ici une par une, avec ce qui les soutient et ce qui ne les soutient pas.

Le chiffre de 0,7

Un chiffre revient partout : 0,7. C’est le tour de taille divisé par le tour de hanches, et on le présente comme la silhouette que tous les hommes préféreraient, sur toute la Terre.

En 2014, Piotr Sorokowski et son équipe ont montré des dessins de silhouettes à soixante-six hommes tsimane’, en Amazonie bolivienne (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). Ils ont pris soin de faire varier la finesse de la taille sans faire varier le poids, ce que les études précédentes ne faisaient pas (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). Ces hommes ont choisi des tailles plus fines que celles des femmes qui vivent autour d’eux, si bien qu’une préférence pour une taille plus fine que la moyenne locale se retrouve loin de l’Occident (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019).

Mais « plus fine que la moyenne du coin » ne donne pas le même chiffre selon l’endroit, et ce chiffre n’est donc pas 0,7 partout (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). Martin Tovée, David Maisey, Julie Emery et Piers Cornelissen l’avaient montré dès 1999 : ce qui compte d’abord, c’est le poids de la personne rapporté à sa taille, et le tour de taille avait paru décisif parce qu’on ne l’avait jamais séparé du poids dans les études antérieures (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). En 2024, Ronald Hübner et Emily Ufken ont fait mieux encore en mesurant simplement à quel point la silhouette est courbe, et ils en concluent que le rapport entre la taille et les hanches est une mauvaise façon de mesurer cette courbe (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). Aucune de ces études ne porte cependant sur des femmes réelles, puisque toutes travaillent sur des dessins (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019).

Quand on demande à ces mêmes hommes tsimane’ pourquoi ils préfèrent ces silhouettes, l’âge, la santé, la force et la fécondité n’apparaissent dans aucune de leurs réponses (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). Ils préfèrent, et aucune des raisons qu’on prête d’ordinaire à cette préférence ne leur vient à l’esprit (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019).

Les seins imiteraient les fesses

Desmond Morris a proposé dans les années soixante que les seins humains aient pris leur forme permanente en imitant les fesses, pour attirer de face ce qui attirait de dos (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). L’idée se retient bien, elle se raconte en une phrase, et elle circule depuis soixante ans.

Elle n’a jamais été mise à l’épreuve (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). La recherche menée pour ce texte n’a trouvé aucun travail qui la teste contre une explication concurrente, avec une prédiction qui les distinguerait (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). Ce n’est pas la même chose que d’être réfutée : personne n’a montré qu’elle était fausse, et personne n’a montré qu’elle était vraie (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). David Barash et Judith Eve Lipton ont réuni en 2009 les explications de ce genre sous un titre qui dit leur statut, How Women Got Their Curves and Other Just-So Stories (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). Robert Martin a par ailleurs retracé en 2007 ce que la comparaison avec les autres primates établit de la reproduction humaine (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967).

Une hypothèse qui traverse soixante ans sans qu’on l’ait testée reste une histoire bien faite, et c’est le cas le plus net de ce que Jeanne Bovet reprochait à ce domaine (Bovet 2019).

Ce serait un signal de fertilité

La troisième phrase est la plus commode de toutes, parce qu’elle absorbe n’importe quelle observation. Toute préférence peut être présentée comme un signal de fertilité, et si la préférence était inverse, l’inverse pourrait l’être aussi.

Jeanne Bovet a examiné en 2019 les hypothèses de ce genre une à une, et son résultat mérite d’être cité dans le bon sens : les hypothèses les plus citées, celles qui font du tour de taille un indice de santé ou de fécondité, ne sont pas celles qui ont le meilleur soutien théorique (Bovet 2019; Buss et Schmitt 2019). Elle relève que ce qu’une femme apporterait à la descendance y est ramené à une notion imprécise mêlant santé et fertilité, et que des hypothèses plus prometteuses ont été laissées de côté (Bovet 2019; Buss et Schmitt 2019). David Buss et David Schmitt défendent en 2019 la thèse adaptative dans sa forme la plus complète, et ce texte les cite pour cette raison (Bovet 2019; Buss et Schmitt 2019).

Rien de tout cela n’établit que l’explication évolutive est fausse (Bovet 2019; Buss et Schmitt 2019). Autrement dit, ce qui est établi est plus étroit : une formulation qui accepte toute observation ne fonctionne pas comme une explication, et c’est le reproche que lui adresse la spécialiste qui travaille dans ce champ (Bovet 2019; Buss et Schmitt 2019).

Le goût des femmes changerait avec leur cycle

Une quatrième phrase circule, et son dossier vaut d’être ouvert en entier, parce qu’il montre à quoi ressemble un désaccord scientifique vivant plutôt que résumé.

L’affirmation dit que les femmes préféreraient des visages plus masculins pendant leur période fertile, ce qui trahirait une stratégie ancienne de choix du meilleur patrimoine génétique au moment où la conception est possible (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019). Christine Harris l’a testée en 2011 sur huit cent cinquante-trois adultes jugeant deux cent cinquante-huit visages de femmes, avec une évaluation du statut hormonal plus complète que dans les travaux antérieurs, et elle n’a retrouvé aucune préférence accrue pour les visages masculins en phase fertile (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019).

Lisa DeBruine, Benedict Jones, David Frederick, Martie Haselton, Ian Penton-Voak et David Perrett ont répondu la même année que la littérature prise dans son ensemble reste convaincante, en rappelant qu’il existe bien plus d’études sur la question que Harris n’en présente et en relevant des faiblesses dans sa méthode (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019). Le désaccord porte donc autant sur la façon de compter les études que sur les résultats eux-mêmes.

Une étude plus récente tranche autrement, et sa méthode explique pourquoi elle compte. Kim van Stein, Bernhard Strauß et Katja Brenk-Franz ont suivi en 2019 les mêmes personnes à trois moments de leur cycle, en confirmant la période fertile par un test urinaire de l’hormone lutéinisante plutôt qu’en la calculant (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019). Le désir sexuel monte bien pendant cette période, et l’image que ces femmes ont de leur corps s’améliore, tandis que leurs préférences de partenaire ne bougent pas (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019). L’effectif est de soixante-dix-huit personnes, ce qui reste modeste (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019).

Ce que ce dossier montre est plus utile qu’un verdict. Une même question peut recevoir trois réponses sérieuses selon ce qu’on mesure, comment on établit la période fertile, et quelles études on accepte de compter (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019).

À quoi sert ce tissu, quand on cesse de le regarder

La question la plus concrète est aussi celle qu’on pose le moins. Ces formes sont faites de graisse, et cette graisse fait quelque chose.

Kalypso Karastergiou, Steven Smith, Andrew Greenberg et Susan Fried ont décrit en 2012 la biologie de cette répartition dans Biology of Sex Differences (Karastergiou et al. 2012). La graisse des hanches et des cuisses, plus abondante chez la femme, fonctionne comme une réserve de lipides sûre, et elle s’accompagne d’un risque cardiométabolique plus bas que la graisse centrale, plus fréquente chez l’homme (Karastergiou et al. 2012). Cette réserve peut aussi agir directement sur le métabolisme général, par ce qu’elle libère (Karastergiou et al. 2012).

Ce tissu a donc une fonction établie, et cette fonction ne dépend d’aucun jugement esthétique (Karastergiou et al. 2012). Il serait tentant de refermer le dossier là-dessus, en concluant que le goût suit la fonction. Ce serait exactement le récit ajusté après coup dont ce texte a fait sa colonne vertébrale : une fonction métabolique explique ce que fait la graisse, elle n’explique pas pourquoi elle plaît, et rien dans ce travail ne relie les deux (Karastergiou et al. 2012).

Encadré. Ce que dit la science : les affirmations qui circulent


5. Ce qui reste quand on a fini de mesurer

Un désir ne se discute pas, et ce texte n’a pas cherché à le faire.

Ce qui a été mesuré tient en peu de lignes. Ce que les gens déclarent aimer ne prédit pas qui ils choisissent (Todd et al. 2007; Buss et Schmitt 2019). Les jugements d’apparence dépendent en bonne partie de la personne regardée, et pour une autre part de celle qui regarde (Hehman et al. 2017). Hommes et femmes se ressemblent à l’attraction du début, et se séparent sur la durée d’un mariage (Eastwick et al. 2014; Meltzer et al. 2014; Conroy-Beam et al. 2019). La voix et l’odeur comptent autant que les formes (Groyecka et al. 2017). La symétrie et la proximité à la moyenne rendent un visage plus attirant partout où on l’a mesuré, sans renseigner pour autant sur la santé de la personne (Rhodes et al. 2007; Foo et al. 2017; Jones et Jaeger 2019). Les préférences changent d’un endroit à l’autre avec les conditions de vie, et certaines régularités traversent pourtant des populations très éloignées (Sorokowski et al. 2014; Coetzee et al. 2012). Voir souvent une forme suffit à la faire préférer, y compris hors du laboratoire, quand la télévision arrive dans un village qui n’en avait pas (Becker et al. 2002; Boothroyd et al. 2016). À l’intérieur du seul jugement de beauté, ce qui appartient en propre à chaque juge pèse autant que ce qui est commun à tous (Hönekopp 2006; Leder et al. 2016). Trouver quelqu’un beau et le désirer ne varient pas ensemble (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025). Et sur treize ans, ce qu’une même personne attend d’un partenaire se maintient pour l’essentiel, alors qu’elle se voit mal changer (Driebe et al. 2024).

Ce qui n’a pas été mesuré tient en moins de lignes encore, et c’est justement ce qu’on répète le plus. Le chiffre de 0,7 ne vaut pas partout et repose sur des dessins (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). L’idée que les seins imitent les fesses n’a jamais été testée (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). La formule du signal de fertilité accepte toute observation, ce qui l’empêche d’expliquer quoi que ce soit (Bovet 2019; Buss et Schmitt 2019). Le décalage des préférences au fil du cycle menstruel fait l’objet d’un désaccord ouvert, où l’étude qui confirme la période fertile par un test hormonal trouve un désir qui monte et des préférences qui ne bougent pas (Harris 2011; DeBruine et al. 2010; Stein et al. 2019). Et la graisse qui donne ces formes remplit une fonction réelle sans rapport établi avec le fait qu’elle plaise (Karastergiou et al. 2012).

Une mesure ferme ce parcours, et c’est la plus consolante de toutes. Paul Eastwick et Lucy Hunt ont décomposé en 2014 les évaluations amoureuses que des personnes portent les unes sur les autres, en séparant ce qui fait l’accord de tous sur une même personne et ce qui n’appartient qu’à un lien particulier (Eastwick et Hunt 2014; Eastwick et al. 2023). La seconde part l’emporte sur la première, et surtout l’accord entre juges décroît à mesure que ces personnes se connaissent : entre gens qui se fréquentent depuis longtemps, presque tout ce qui est éprouvé tient à la relation elle-même (Eastwick et Hunt 2014; Eastwick et al. 2023). Paul Eastwick, Eli Finkel et Samantha Joel en ont proposé le mécanisme en 2023, dans Psychological Review : la fréquentation répétée fait grandir une façon de voir propre à cette personne-là, qui prend peu à peu la place du regard commun (Eastwick et Hunt 2014; Eastwick et al. 2023). C’est pourquoi l’apparence d’un partenaire pèse lourd au premier regard et beaucoup moins dans une relation installée (Eastwick et Hunt 2014; Eastwick et al. 2023).

Le classement qu’un premier regard produit se défait donc à mesure qu’on connaît quelqu’un, et rien ne vient le remplacer qui vaudrait pour tout le monde (Eastwick et Hunt 2014; Eastwick et al. 2023).

Et alors ?

Une dernière mesure remet tout cela à sa place. Ce que quelqu’un déclare trouver beau prédit mal la vie qu’il mènera, puisque les préférences annoncées perdent leur pouvoir de prédiction dès qu’on passe d’un questionnaire à une rencontre réelle, et que sur quatre ans de mariage l’apparence du conjoint pèse sur la trajectoire de l’un des deux sans peser sur celle de l’autre (Meltzer et al. 2014; Eastwick et al. 2014). Une préférence intense est donc un fait sur celui qui l’éprouve bien plus qu’une prédiction sur son existence (Meltzer et al. 2014; Eastwick et al. 2014).

Aucun de ces résultats ne dit à personne ce qu’il doit trouver beau. Savoir qu’une préférence est répandue ne la rend pas obligatoire, et savoir qu’elle vient en partie de l’habitude de l’œil ne la rend pas honteuse. Le goût reste entier ; c’est sa prétention à décrire le monde qui tombe.

Ce que ce texte ne peut pas soutenir se dit aussi, faute de quoi le reste ne vaudrait rien. L’hypothèse de Desmond Morris n’a jamais été mise à l’épreuve, et une hypothèse que personne n’a testée reste sans verdict (Barash et Lipton 2009; Martin 2007; Morris 1967). Les travaux retenus sur le rapport entre la taille et les hanches font juger des dessins et des silhouettes, jamais des personnes réelles (Sorokowski et al. 2014; Tovée et al. 1999; Hübner et Ufken 2024; Bovet 2019). Les sources rassemblées ici sont presque entièrement occidentales et anglophones, à deux exceptions près, les hommes tsimane’ mesurés par Sorokowski et ses coauteurs et l’échantillon sud-africain de Coetzee et son équipe (Sorokowski et al. 2014; Coetzee et al. 2012). Enfin les deux résultats les plus fins de ce texte tiennent sur peu de monde : seize femmes contre seize pour l’écart entre beauté et attirance (Ferdenzi et al. 2015; Menninghaus et al. 2019; Mendelson et al. 2025), une seule équipe et soixante-quatre locuteurs pour l’absence de lien entre voix et visage (Zäske et al. 2020). Ils sont nets, et ils attendent d’être refaits ailleurs.

Reste la question que ce texte laisse au lecteur, et il la laisse pour de bon. Ce que vous trouvez beau vous appartient. Ce que vous en concluez sur les autres est une décision, et elle se prend sans l’aide d’aucune mesure.

Encadré. Ce que dit la philosophie : la portée de tout ceci

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