Pourquoi c'était mieux avant ?
Trois personnes regrettent trois décennies différentes, et elles ont quinze ans d'écart. Ce que ce décalage mesure, et ce qu'il ne mesure pas
0. Trois questions dans une seule
La conversation revient à table, à peu près chaque année. Quelqu’un dit que les années quatre-vingt étaient une belle époque, que la musique valait mieux, qu’on se parlait davantage. Quelqu’un d’autre dit exactement la même chose des années quatre-vingt-dix, et un troisième des années deux mille. Chacun cite des exemples précis, chacun est sincère, et personne ne remarque que les trois ont quinze ans d’écart.
Ce décalage régulier est le seul indice dont on dispose au départ, et il suffit à séparer trois questions que la conversation traite comme une seule. La première demande à quel âge se situent les souvenirs qu’une personne rappelle le plus, et elle se mesure en interrogeant des gens de tous âges. La deuxième demande pourquoi ces années-là plutôt que d’autres, et elle appelle une explication qui doit interdire quelque chose. La troisième demande si l’époque valait vraiment mieux, et aucune des deux premières n’y répond.
Les trois se confondent d’autant plus facilement qu’une seule phrase les porte toutes. « Les années quatre-vingt-dix, c’était mieux » dit à la fois d’où viennent les souvenirs de celui qui parle, ce qui les rend vifs, et ce que valait la décennie. Défaire ce nœud occupe les pages qui suivent, et rendre au lecteur la seule des trois questions qui admette une réponse occupe la dernière. Toutefois, le nœud se défait dans un ordre précis, et le premier fil à tirer est celui de l’âge.
Le papier sur ce qu’on trouve beau rencontrait la même structure sur un autre objet, avec la même conclusion sur la troisième question. La ressemblance ne tient pas au plan choisi par l’auteur : elle tient à ce que produit une question qui mélange une mesure, une explication et un jugement (deux papiers écrits à quatre mois d’écart, sur deux sujets sans rapport, sont tombés sur la même architecture).
Une chose se dit tout de suite, parce qu’elle vaut pour tout ce qui suit. Montrer qu’une nostalgie était prévisible laisse entière la question de savoir ce que valait l’époque, et le lecteur qui attend ici la démonstration que rien ne s’est jamais dégradé ne la trouvera pas. Ce qui se retire à un souvenir est son autorité de preuve, et cette autorité seule.
Ce qui reste dehors se dit aussi (le périmètre est étroit, et il vaut mieux l’annoncer avant que le lecteur y compte). La valeur d’une décennie donnée, le détail de ce qui s’est amélioré ou dégradé sur chaque terrain, et la mémoire collective des sociétés relèvent chacun d’un examen propre. Ce qui est examiné ici tient au rapport entre l’âge de celui qui se souvient et la décennie qu’il regrette.
1. Ce qui se mesure : la bosse
Demandez à quelqu’un de plus de quarante ans de raconter sa vie, ou donnez-lui un mot et demandez-lui le premier souvenir qui vient, et les souvenirs ne se répartissent pas également sur les années vécues. Les adultes rappellent un nombre disproportionné de souvenirs autobiographiques situés à l’adolescence et au début de l’âge adulte, par rapport à toutes les autres périodes de leur vie (Munawar et al. 2018; Janssen et al. 2010). Le phénomène porte un nom en anglais, on parle de bosse de réminiscence (le terme est technique, et il désigne un relief sur une courbe, pas un état d’âme), et l’image est juste : la courbe des souvenirs par âge monte, redescend, et laisse une bosse là.
La forme entière de cette courbe vaut d’être décrite, parce qu’elle rend le phénomène moins mystérieux. Les toutes premières années ne rendent presque rien, les années récentes rendent beaucoup, ce qu’on attend d’une mémoire ordinaire, et entre les deux se dresse un relief qui n’a aucune raison d’être là (Munawar et al. 2018; Janssen et al. 2010). C’est ce relief, et lui seul, qui demande une explication (la pente des souvenirs récents s’explique par le simple passage du temps, et personne ne la discute).
Le relevé ne repose pas sur une étude isolée. Munawar, Kuhn et Haque en ont publié en 2018 une revue systématique dans PLoS ONE, et Janssen, Rubin et St Jacques avaient mesuré en 2010 la distribution temporelle des souvenirs sur l’ensemble d’une vie (Munawar et al. 2018; Janssen et al. 2010). Deux méthodes distinctes, deux équipes, le même résultat (une revue systématique rassemble des travaux existants, une mesure de distribution en produit un nouveau, et leur accord vaut davantage que deux fois la même approche).
Le phénomène sort du monde anglophone, ce qui décide si l’on décrit la mémoire humaine ou une habitude culturelle. Janssen, Chessa et Murre l’ont mesuré en 2005 sur un large échantillon néerlandais ; Kawasaki, Janssen et Inoue l’ont retrouvé en 2011 chez des adultes japonais jeunes et d’âge moyen ; Scherman a repris sept études en 2013 pour les réanalyser sous l’angle du script culturel (Janssen et al. 2005; Kawasaki et al. 2011; Scherman 2013). La bosse se retrouve dans les trois cas, avec des formes qui ne se superposent pas exactement (les protocoles diffèrent d’une étude à l’autre, ce qui suffit à expliquer une part de l’écart).
Un détail de méthode décide pourtant de l’essentiel. La position et la forme de la bosse changent selon la manière dont on interroge : un mot inducteur, une demande de récit de vie libre et une demande des souvenirs jugés les plus importants ne donnent pas le même profil (Koppel et Berntsen 2015; Glück et Bluck 2007). Koppel et Berntsen ont comparé ces protocoles en 2015 et trouvé des localisations temporelles différentes selon la méthode d’amorçage, et Glück et Bluck avaient montré dès 2007 que la bosse dépend de ce qu’on demande de rappeler (Koppel et Berntsen 2015; Glück et Bluck 2007).
L’écart entre protocoles se comprend sans appareil technique. Demander « le premier souvenir que ce mot appelle » laisse remonter n’importe quoi, y compris un mardi ordinaire, tandis que demander « les souvenirs les plus importants de votre vie » convoque le récit qu’on se fait de soi, et ces deux demandes ne vont pas chercher la même chose (Koppel et Berntsen 2015; Glück et Bluck 2007). Une bosse qui se déplace selon la question posée mesure en partie la question. À ce titre, un résultat robuste se reconnaît à ce qu’il survit au changement d’instrument, et celui-ci n’y survit qu’en partie.
Cela borne la lecture plutôt que de défaire le résultat. Dire que les souvenirs se concentrent sur l’adolescence et les premières années adultes tient solidement ; dire qu’ils culminent à un âge donné à l’année près demanderait un protocole unique que la littérature n’a pas, et aucun âge précis ne sera donc avancé dans ces pages.
Reste à relier cette bosse à une décennie, et ce pas se paie. Un profil comparable a été mesuré sur les préférences musicales : Krumhansl et Zupnick ont décrit en 2013, dans Psychological Science, des bosses de réminiscence en cascade dans la musique populaire, où les préférences suivent l’âge d’exposition plutôt que la décennie elle-même (Krumhansl et Zupnick 2013). Ce travail est le seul de ce genre que la recherche menée pour ce texte ait rendu, il porte sur une cohorte étudiante américaine, et aucune réplication n’en est ressortie.
Ce point mérite d’être écrit sans détour, parce qu’il porte tout le reste. La bosse de mémoire est solidement établie, le pic musical qui la prolonge tient sur une seule étude, et l’ensemble de ce qui suit à propos des décennies dépend de ce maillon (Krumhansl et Zupnick 2013). Le lecteur saura donc que l’articulation la plus intéressante du texte est aussi la moins étayée (l’appareil de ce papier note cette affirmation comme faible, et le mot a ici son sens technique, celui d’une étude unique sans réplication).
Si la bosse gouverne la nostalgie, une prédiction s’ensuit, et elle se vérifie. La décennie regrettée doit suivre l’année de naissance plutôt qu’une décennie en particulier : celui qui est né en 1975 devrait regretter les années quatre-vingt-dix, celui qui est né en 1985 les années deux mille, et ainsi de suite par tranches de quinze ans. Voilà la question posée à table, sous une forme qu’on peut aller éprouver.
La prédiction a d’ailleurs une conséquence désagréable pour qui la formule. Quel âge aviez-vous pendant la décennie que vous citez le plus volontiers ? Elle vaut pour celui qui parle autant que pour les autres, et la décennie qu’il défend devrait, si la prédiction est juste, se déduire de son année de naissance sans qu’il ait besoin d’argumenter.
Une objection se présente ici, et elle mérite mieux qu’une réponse rapide. Les décennies ne se valent pas en quantité d’événements marquants, et celui qui a eu vingt ans en 1989 a vu tomber un mur que personne n’a vu tomber en 1996. Une bosse purement liée à l’âge devrait produire une nostalgie également répartie sur toutes les cohortes, ce qui n’est pas observé dans les conversations ordinaires. La suite de ce texte montre pourquoi cette objection, aussi raisonnable soit-elle, ne peut pas être tranchée par les données dont on dispose.
2. Ce qui l’explique, et le prix d’une explication
Trois explications de la bosse coexistent dans la littérature, et elles ne disent pas la même chose. La première tient à la formation de l’identité, la deuxième à la nouveauté des expériences au moment où elles sont vécues, la troisième à un script culturel de la vie qui place les événements attendus, les études, la rencontre, le premier enfant, dans cette tranche d’âge (Janssen et Murre 2008; Thomsen et Berntsen 2008; Glück et Bluck 2007).
Ces trois explications ne se distinguent pas par leur élégance mais par ce qu’elles impliquent. Si l’identité gouverne, la bosse devrait suivre le moment où une personne se construit une image d’elle-même, quel que soit son âge civil. Si la nouveauté gouverne, elle devrait suivre les premières fois, et se déplacer chez qui vit une rupture tardive. Si le script culturel gouverne, elle devrait se déplacer d’un pays à l’autre selon le calendrier attendu des événements de la vie (Janssen et Murre 2008; Thomsen et Berntsen 2008; Glück et Bluck 2007).
Aucune n’a emporté le champ. Janssen et Murre ont écarté en 2008 la nouveauté, l’émotionnalité et la valence comme explications suffisantes de la bosse ; Thomsen et Berntsen soutenaient la même année que le script culturel et les chapitres du récit de vie y contribuent ; Glück et Bluck avaient défendu en 2007 le récit de vie (Janssen et Murre 2008; Thomsen et Berntsen 2008; Glück et Bluck 2007). Ces travaux se répondent d’une revue à l’autre sans se départager, et l’accumulation des données n’y a rien changé depuis.
Une tentation se présente ici, et elle est refusée. Il serait commode de choisir l’explication la plus élégante et de la donner pour la cause, puisque le propos y gagnerait en netteté. Une explication ne vaut pourtant que si elle interdit quelque chose d’observable : si l’on peut dire à l’avance ce qu’on ne devrait pas voir, puis aller regarder. Une explication qui rend compte de la bosse et rendrait aussi bien compte de son absence ne rend compte de rien.
Le papier sur ce qu’on trouve beau applique le même test aux récits évolutifs, et il y trouve la même faiblesse : une histoire qui s’écoute bien n’a pas fait la moitié du chemin. Le lecteur qui voudrait départager les trois explications de la bosse peut donc s’y prendre ainsi, en demandant à chacune ce qu’elle interdit d’observer.
Il y a plus embarrassant, et cela touche directement la question de départ. Les trois explications prédisent une bosse au même endroit, ce qui les rend indiscernables sur la donnée qui a servi à les construire. Les départager exigerait une prédiction différentielle, c’est-à-dire un cas où l’une attend quelque chose que les autres refusent, et ce cas ne figure dans aucun des travaux que cette recherche a rendus (l’absence porte sur ce qu’un balayage de cinq bases a ramené, pas sur la littérature entière).
Cet embarras a une conséquence pratique, et elle indique où chercher. Tant que les trois explications tiennent ensemble, aucune ne permet de prédire ce qui arriverait à la bosse dans une société où le script de vie se déplacerait, où les études s’allongeraient de dix ans, où la première rencontre reculerait vers la trentaine. C’est précisément ce qui se produit dans les pays où l’âge au premier enfant a reculé de cinq ans depuis 1990, et voilà l’épreuve que ce champ pourrait s’offrir.
Une dernière remarque de méthode, avant de quitter les explications. Elles portent toutes sur un mécanisme individuel, la mémoire d’une personne, alors que la question posée à table porte sur une décennie, c’est-à-dire sur un objet collectif. Passer de l’une à l’autre suppose que les souvenirs individuels s’additionnent en une nostalgie partagée, et cette addition n’est établie par aucun des travaux cités ici. En d’autres termes, le passage du souvenir d’une personne à la nostalgie d’une génération est un pas de plus, et il n’a pas été franchi devant témoin.
3. Trois grandeurs qu’aucune donnée ne sépare
Un obstacle plus dur attend quiconque veut passer de la mesure à la conclusion, et il tient à l’algèbre plutôt qu’à la qualité des données. Trois grandeurs se disputent l’explication d’une différence observée entre des personnes : l’âge qu’elles ont, l’époque où on les observe, et l’année où elles sont nées. Elles sont liées par une identité exacte, puisque l’année de naissance ajoutée à l’âge donne l’année d’observation (Fienberg et Mason 1979; Bell 2020).
La conséquence est sèche. Connaître deux de ces trois grandeurs donne la troisième, si bien que leurs effets ne peuvent pas être séparés par les données seules, quelle qu’en soit la quantité (Fienberg et Mason 1979; Bell 2020). Fienberg et Mason ont posé le problème en 1979 dans un texte devenu la référence, et Bell en a publié en 2020 une revue de ce qu’on doit et ne doit pas faire avec ces modèles (Fienberg et Mason 1979; Bell 2020). La difficulté ne tient donc pas à un jeu de données qu’on n’aurait pas encore, elle tient à une propriété de l’addition.
Prenez la phrase la plus banale de la conversation de départ. « Les gens de ma génération avaient plus le goût de l’effort » attribue une différence à l’année de naissance. La même différence s’explique aussi bien par l’âge, puisque ceux qui parlent ainsi ont pris vingt ans depuis, et par l’époque, puisque le travail lui-même a changé pendant ce temps. Les trois lectures sont compatibles avec la même observation, et rien dans l’observation ne les départage. En pratique, celui qui affirme parle de l’une des trois sans avoir eu à choisir.
L’exemple se transpose sans effort. « Les jeunes d’aujourd’hui sont plus anxieux » se lit comme un effet d’âge, l’anxiété étant plus forte à vingt ans qu’à cinquante, comme un effet d’époque, les conditions ayant changé pour tout le monde en même temps, ou comme un effet de cohorte, une génération portant une marque durable. Une enquête qui interroge les gens une seule fois ne peut pas trancher entre ces trois lectures, et c’est le format des enquêtes transversales, celles qui alimentent le débat public.
Un exemple chiffré rend la difficulté palpable. Une enquête menée en 2020 trouve que les personnes de soixante ans lisent davantage que celles de trente. Les premières sont nées en 1960, les secondes en 1990, et l’écart se lit de trois façons : on lit plus en vieillissant, on lisait plus quand on a grandi sans écran, ou bien la génération née en 1960 a gardé une habitude que la suivante n’a pas prise (Fienberg et Mason 1979; Bell 2020). Refaire l’enquête en 2040 ne tranchera pas davantage, puisque les personnes de soixante ans y seront nées en 1980, et que l’époque aura encore changé.
Reprendre la même enquête vingt ans plus tard n’y suffit pas non plus, contrairement à ce qu’on croit d’abord. Les gens interrogés ont vieilli de vingt ans, l’époque a changé de vingt ans, et les deux mouvements sont indissociables puisqu’ils se sont produits ensemble (Fienberg et Mason 1979; Bell 2020). Suivre les mêmes personnes dans le temps donne des informations précieuses sur leur trajectoire individuelle, et cela laisse intacte l’indétermination entre les trois grandeurs.
Des méthodes existent pour trancher, et il faut le dire, faute de quoi ces pages se liraient comme un refus de mesurer. Elles reposent toutes sur une contrainte ajoutée de l’extérieur, une hypothèse que les données ne fournissent pas, et leur validité reste discutée dans la littérature méthodologique (Luo 2013; Held et Riebler 2013; Bell 2020). Le désaccord se lit à découvert : Luo a publié en 2013 une évaluation de la portée de l’estimateur intrinsèque, et deux commentaires lui ont répondu, dont celui de Held et Riebler (Luo 2013; Held et Riebler 2013; Bell 2020). L’échange entier a paru dans la revue Demography, la même année.
Une revue de méthode qui s’intitule « ce qu’on devrait et ne devrait pas faire » en dit long sur l’état du terrain (Fienberg et Mason 1979; Bell 2020). Le lecteur n’a pas à trancher ce débat, et il gagne pourtant à savoir qu’il existe : les chiffres générationnels qui circulent dans la presse sortent de modèles dont les spécialistes discutent encore la validité (ce qui ne les rend pas faux, seulement plus fragiles que leur présentation ne le laisse croire).
Ce que le lecteur peut en tirer est plus utile que la querelle. Une affirmation de la forme « telle génération est plus X » qui ne déclare pas laquelle des trois grandeurs elle isole ne constitue pas une mesure, et personne ne peut savoir ce qu’elle avance. La question à poser tient en une phrase : parlez-vous de l’âge qu’ils ont, de l’époque qu’ils traversent, ou de l’année où ils sont nés ?
Cette exigence relève moins du scrupule technique que de la lecture ordinaire. Elle sépare un constat d’une impression, et elle s’applique à toutes les phrases du même moule, sur l’anxiété des jeunes comme sur le goût de l’effort ou la qualité de la musique. Une question factuelle se vérifie de front, et aucun raisonnement sur l’origine d’une impression ne remplace la mesure de la grandeur nommée.
4. Ce que la nostalgie est, et ce qu’on lui prête
Le mot lui-même mérite un arrêt, parce qu’il porte deux choses à la fois. La nostalgie est mesurée comme un état affectif mélangé, à dominante positive, distinct du regret et de la simple tristesse (Wildschut et al. 2006). Wildschut, Sedikides, Arndt et Routledge en ont publié en 2006, dans le Journal of Personality and Social Psychology, une série d’études sur son contenu, ses déclencheurs et ses fonctions (Wildschut et al. 2006).
La distinction avec le regret compte davantage qu’il n’y paraît. Le regret porte sur ce qu’on a fait ou omis, il se dispute, et il appelle une justification ; la nostalgie porte sur un moment, elle ne réclame rien de personne, et son objet peut être parfaitement banal (Wildschut et al. 2006). Confondre les deux conduit à répondre à un souvenir comme à un reproche, ce qui explique une part des crispations autour de la table.
Cela vaut d’être retenu avant tout ce qui suit. La nostalgie apparaît ici comme une expérience ordinaire, précieuse à qui l’éprouve, et l’objet de l’examen tient à l’usage qu’on en fait quand on la prend pour un verdict sur une époque. Un lecteur qui se sentirait visé par ces pages aurait mal lu, et ce serait la faute du texte plutôt que la sienne.
Sur ses effets, la prudence s’impose davantage. Des travaux d’induction en laboratoire rapportent des effets sur le sentiment de continuité de soi et sur le lien social, dont ceux de Sedikides, Wildschut, Cheung et de leurs coauteurs en 2016 (Sedikides et al. 2016). Ces résultats existent, ils sont publiés dans des revues à comité de lecture, et rien ici ne les conteste sur pièces (une induction consiste à faire écrire un souvenir nostalgique, puis à mesurer ce qui change ensuite).
Ce qui manque se dit pourtant, et c’est la raison pour laquelle rien ne s’appuiera dessus. La recherche menée pour ce texte a cherché deux fois, avec des requêtes écrites exprès pour trouver la contradiction, sur cinq bases distinctes. Aucune réplication indépendante, aucun rapport préenregistré, aucune réanalyse de cette littérature d’induction n’est ressortie (Sedikides et al. 2016). Ce qui est ressorti, ce sont des réplications préenregistrées portant sur d’autres effets de psychologie sociale.
Un second relevé va dans le même sens. Sur les trente-huit travaux portant sur la nostalgie qu’a rendus cette recherche, un peu plus de la moitié porte la signature de Sedikides, de Wildschut ou de Routledge (Sedikides et al. 2016). Un domaine commence ainsi, autour d’une équipe qui ouvre une question et l’occupe pendant vingt ans, et cette concentration décrit un état plutôt qu’un défaut. Elle veut dire que personne d’extérieur n’a encore éprouvé ces résultats, et cela se dit avant de s’en servir (le nombre d’articles ne corrige pas cette concentration, il la reflète).
La règle appliquée ici vaut ailleurs, et elle se transporte telle quelle. Devant une littérature qui converge, la première question à poser porte sur le nombre d’équipes indépendantes qui l’ont produite (le compte des articles ne renseigne pas, puisque la même équipe en signe plusieurs). Une convergence à une seule source reste une hypothèse bien défendue, et le mot qui la décrit diffère de celui qui décrit un résultat répliqué.
5. Le passé rappelé et le passé vécu
Une objection se lève ici, et elle est bonne. Si chacun regrette la décennie de ses quinze ans, alors le contenu de ce regret devrait varier d’une personne à l’autre, ce qui s’observe bien. La forme du regret, elle, ne varie pas : c’est toujours le passé qui était meilleur, et jamais le présent.
Cette régularité se mesure aussi. Les gens jugent le passé plus favorablement que le présent sur des grandeurs générales, et ce jugement se retrouve à des époques différentes, chez des personnes qui regrettent des passés différents (Mastroianni et Gilbert 2023; Hagerty 2003). Mastroianni et Gilbert ont publié en 2023 dans Nature un travail sur la perception d’un déclin moral, et Hagerty avait posé dès 2003, dans le Journal of Happiness Studies, la question des jugements intertemporels de satisfaction (Mastroianni et Gilbert 2023; Hagerty 2003).
Le résultat vaut d’être énoncé lentement, parce qu’il est plus étrange qu’il n’y paraît. Les mêmes personnes, interrogées à vingt ans d’intervalle, jugent que les choses se sont dégradées pendant ces vingt années, et elles jugeaient déjà, vingt ans plus tôt, que les choses s’étaient dégradées pendant les vingt précédentes (Mastroianni et Gilbert 2023; Hagerty 2003). La dégradation est toujours récente, et elle l’est à chaque époque où l’on pose la question (le résultat porte sur le jugement porté, pas sur l’état du monde qu’il prétend décrire). Autrement dit, le déclin se situe systématiquement dans les vingt ans qui précèdent l’entretien, quelle que soit la date de cet entretien.
Un mécanisme candidat existe pour rendre compte de cet écart, et il reste un candidat. L’affect négatif attaché à un souvenir s’estompe plus vite que l’affect positif, ce qui rend le passé rappelé plus favorable que le passé vécu (Walker et Skowronski 2009). Walker et Skowronski en ont fait en 2009 la synthèse, dans un texte qui reprend leur propre programme de recherche (Walker et Skowronski 2009). Une synthèse écrite par les auteurs du champ ne vaut pas une synthèse indépendante, et cet estompage demeure une piste plutôt qu’une cause établie.
Le mécanisme, s’il tient, expliquerait une chose précise et une seule. Il rendrait compte de l’écart entre le passé tel qu’on le rappelle et le passé tel qu’on l’a traversé, sans rien dire de ce que le passé valait réellement (Walker et Skowronski 2009). Une personne dont les mauvais souvenirs s’estompent plus vite se trompe sur son propre passé, et cela ne la renseigne pas davantage sur le prix des loyers en 1995 (les deux questions se répondent avec des instruments différents, la mémoire pour l’une, les séries de l’office statistique pour l’autre).
Voilà pour la mécanique, et il faut maintenant la retourner. Celui qui affirme que c’était mieux avant et celui qui affirme qu’on n’a jamais aussi bien vécu commettent le même pas lorsqu’ils s’appuient sur ce qu’ils se rappellent. Le second se croit du côté des chiffres parce que sa conclusion est optimiste, et son appui reste le même souvenir sélectif que celui du premier.
La symétrie tient lieu ici de vérification, plutôt que de politesse. Sur quelle décennie porte votre propre exemple, et quel âge aviez-vous à ce moment-là ? Un raisonnement qui démonte la nostalgie du passé et laisse intacte la satisfaction du présent mesure la préférence de celui qui l’emploie plutôt que la mémoire.
6. Le cœur : ce que rien de tout cela n’établit
Le pas le plus tentant est aussi le plus fautif, et il se présente maintenant. Après trois sections de mécanismes, la conclusion qui vient d’elle-même serait que toutes les décennies se valent, et que le sentiment contraire relève d’une illusion de mémoire. Cette conclusion ne suit pas.
Montrer qu’une nostalgie était prévisible ne montre pas que l’époque se valait, exactement comme montrer qu’une intuition a une cause connue ne montre pas qu’elle est fausse. Le papier sur la douleur du départ nomme ce pas et s’interdit de le franchir, sous le nom de sophisme génétique. Un mécanisme qui produit une impression n’a rien à dire sur ce que l’impression affirme.
La différence se voit mieux sur un cas. Une personne née en 1970 qui affirme que le logement était plus accessible dans sa jeunesse avance une proposition factuelle, datée, et vérifiable dans les statistiques du logement. Que son attachement aux années quatre-vingt-dix soit par ailleurs prévisible ne touche pas à cette proposition. Répondre par la bosse de réminiscence à quelqu’un qui cite un prix revient à changer de sujet.
C’est le point où la conversation dérape, et elle dérape dans les deux sens. Celui qui connaît le mécanisme s’en sert comme d’une fin de non-recevoir et croit avoir répondu ; celui qui cite un prix prend l’explication pour un mépris et durcit sa position. Aucun des deux ne parle plus du logement à ce stade, et le désaccord s’est déplacé sur le droit de se souvenir. En revanche, la question du logement, elle, attend toujours sa réponse, et elle en a une.
Certaines grandeurs se mesurent, et elles ont bougé dans un sens documenté. L’espérance de vie a progressé dans l’Union européenne et dans les pays de l’OCDE, comme le retrace Raleigh dans un document de travail de l’OCDE en 2019 (Raleigh 2019; Woolf et Schoomaker 2019). La même grandeur a reculé aux États-Unis sur la période récente, comme l’ont établi Woolf et Schoomaker en 2019 dans le JAMA, en suivant l’espérance de vie et la mortalité de 1959 à 2017 (Raleigh 2019; Woolf et Schoomaker 2019).
Ces deux mesures ensemble disent l’essentiel de ce texte. Une amélioration et une dégradation, sur la même grandeur, dans des endroits différents, toutes deux établies par des données que chacun peut aller consulter (Raleigh 2019; Woolf et Schoomaker 2019). Le passé se refuse donc au verdict d’ensemble, et la phrase qui le juge en bloc reste vide tant qu’on n’a pas nommé une grandeur, un lieu et une période.
Le cas américain mérite d’être regardé de près, parce qu’il défait une lecture commode. On pourrait croire que ce texte range toute nostalgie du côté de l’illusion et tout progrès du côté des faits, et le recul de l’espérance de vie aux États-Unis interdit cette lecture (Raleigh 2019; Woolf et Schoomaker 2019). Une personne qui aurait dit, en 2015, que la santé de son pays se dégradait aurait eu raison, contre l’air du temps, et sur une grandeur que personne ne discute.
C’est là que la conversation de table se joue vraiment. Celui qui dit que c’était mieux avant a raison chaque fois qu’il vise un point précis qu’il pourrait nommer, et sa nostalgie ne prouve rien dans un sens ou dans l’autre. Elle renseigne sur lui, et le point qu’il avance renseigne sur le monde.
7. La question qui admet une réponse
Reprenons la table du début. Trois personnes, trois décennies, quinze ans d’écart, et une phrase que chacune tient pour un jugement sur l’époque alors qu’elle renseigne d’abord sur son âge. La conversation peut continuer ainsi longtemps, et elle le fait, parce que rien dans les termes employés ne permet de la trancher.
La question qui admet une réponse ressemble peu à « telle époque était-elle meilleure ». Elle tient en quatre exigences : quelle grandeur, mesurée comment, sur quelle période, et comparée à quoi. Le logement, la criminalité, la qualité de l’air, le temps passé avec ses enfants se mesurent tous (chacun avec son instrument propre, et aucun n’est parfait), ils ne vont pas tous dans le même sens, et aucun ne se déduit d’un souvenir.
Cette reformulation coûte quelque chose, et le prix se paie tout de suite. Elle retire à la conversation son objet le plus agréable, qui est le jugement d’ensemble, et le remplace par une série de questions étroites dont les réponses ne se rangent pas du même côté. Une décennie peut avoir été meilleure sur le logement et pire sur l’air respiré, et ce résultat ne fait pas un slogan. Par ailleurs, les deux verdicts se rendent séparément, ce qui interdit la synthèse en une phrase que la conversation réclame.
Elle rend aussi le désaccord plus supportable, ce qui est un gain moins visible. Deux personnes qui nomment leur grandeur cessent de se disputer sur l’époque et se retrouvent devant une question à laquelle une donnée peut répondre. Elles peuvent encore être en désaccord sur ce qui compte le plus, et ce désaccord se voit enfin pour ce qu’il est (un désaccord sur les valeurs, qu’aucune statistique ne tranche).
Il faut dire aussi quand cette reformulation échoue, faute de quoi elle ressemblerait à une recette. Certaines choses qu’on regrette ne se mesurent pas du tout : la texture d’une soirée, le fait de ne pas savoir ce qui allait arriver, la présence de gens qui sont morts depuis. Exiger une grandeur mesurable de quelqu’un qui regrette cela revient à lui demander de traduire dans une langue qui n’a pas les mots.
La réponse honnête tient en deux temps, et le second compte autant que le premier. Quand une phrase avance un fait sur le monde, la grandeur se nomme et la question se tranche ; quand une phrase dit un attachement, il n’y a rien à trancher, et la traiter comme un énoncé factuel est une faute symétrique de celle que ce texte combat. Distinguer les deux au moment où la phrase est prononcée demande une attention que la conversation ordinaire n’a pas, et c’est peut-être là que ces pages servent le plus.
Ce que le lecteur emporte tient en trois gestes, applicables à la prochaine conversation. Quand une phrase attribue une différence à une génération, demandez laquelle des trois grandeurs elle isole, l’âge, l’époque ou l’année de naissance. Quand une phrase juge une décennie, demandez quelle grandeur elle mesure. Et quand vous vous surprenez à regretter une année, regardez l’âge que vous aviez.
Rien de ce qui précède ne demande de renoncer à sa nostalgie, et ce texte n’aurait aucun titre à le demander. Une chanson de ses quinze ans continue de faire ce qu’elle fait, et savoir pourquoi elle le fait ne lui retire pas sa force (Wildschut et al. 2006). Ce qui change est plus modeste : elle cesse de servir de preuve dans une discussion sur ce que valait le monde.
Bibliographie
S'appuie sur
- la même question qui en contient trois, et le test de l'explication qui doit interdire quelque chose, dans Pourquoi trouve-t-on belles ces formes-là ?.
- le compte d'insensibilité, et le refus de conclure de l'origine d'un ressenti à la fausseté de ce qu'il affirme, dans Pourquoi le doute fait-il si mal ?.
- la règle selon laquelle une question factuelle se vérifie de front, sans qu'aucun méta-test la remplace, dans Que prouvent les arguments pour l'islam ?.
Repris par
- la même exigence sur une justification produite après coup pour une règle ancienne, dans Et si c'était pour la santé ?.