La clairière

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La seconde marche

Et si on n'est toujours pas d'accord ?

Séparer les registres rend un désaccord situable. Le cas ordinaire est celui où la carte est juste et où le désaccord demeure entier


0. Quand la méthode a fonctionné

Deux personnes ont fait tout ce que ce journal demande. Elles ont séparé ce qui se mesure de ce qui se décide, nommé la grandeur en jeu, reconnu ce que chacune tient pour établi et ce qu’elle admet sans preuve. La carte est propre. Les deux savent exactement où elles divergent, chacune sait aussi que l’autre est de bonne foi et bien informée, et elles divergent toujours.

En pratique, c’est le cas ordinaire, et les dix-sept textes qui précèdent celui-ci s’arrêtent juste avant. Séparer les registres rend un désaccord situable, ce qui vaut mieux que la confusion dont on part, sans le rendre soluble pour autant. La méthode a fonctionné, et son résultat est une carte plutôt qu’un accord. Un lecteur de ce journal arrive ici sans le savoir, parce que la déception se présente comme un échec de la méthode alors qu’elle en est la sortie normale.

Le papier sur la peine de mort tient cette matière et en fait un terminus. Il écrit que deux camps opposés sur une valeur ultime ne se départagent par aucune mesure, et que le raisonnement se borne alors à rendre chaque position cohérente avec elle-même et à en exposer le prix. La phrase est juste, elle arrive en fin de section, et le texte passe à autre chose. Ce n’est pas un reproche adressé à ce papier-là : chacun des dix-sept a son objet, et aucun n’avait à traiter celui-ci. Le manque devient visible seulement quand on les lit ensemble, et il gêne dès qu’un lecteur arrive au bout de la méthode et se demande ce qu’il en fait.

Deux désaccords qui se ressemblent : celui qui se lève quand un mot est clarifié, et celui qui survit à toute clarification. Les opérations qui restent ne sont pas les mêmes.

Ce qui suit prend la carte au sérieux et demande ce qu’on en fait. Le périmètre est étroit (les désaccords entre personnes de bonne foi, sur des questions où les faits pertinents sont accessibles aux deux). Les cas où l’un des deux ment, ignore les données ou refuse de les regarder relèvent d’un autre examen, et ces pages n’y touchent pas.

Une chose se dit d’emblée, parce qu’elle gouverne tout le reste. Reconnaître qu’aucune mesure ne départage deux valeurs ultimes laisse entier le fait qu’une position peut rester incohérente, mal informée, ou coûteuse à qui la tient. Le relativisme serait une conclusion facile, et il ne suit pas de ce qui va être établi.

La distinction se voit sur un cas. Quelqu’un qui défend une peine sévère au motif qu’elle dissuade avance une proposition vérifiable, et il se trompe si les mesures disent le contraire. Quelqu’un qui la défend au motif qu’un crime appelle une réponse proportionnée avance autre chose, que les mesures ne touchent pas. Le premier peut avoir tort au sens plein du mot ; le second occupe un terrain où ce mot ne s’emploie pas de la même façon. La confusion entre ces deux situations produit deux erreurs symétriques : traiter une divergence de valeurs comme une ignorance à corriger, ou traiter une erreur de fait comme une opinion respectable. Les deux se rencontrent dans la même soirée, parfois chez la même personne.


1. Deux désaccords qui se ressemblent

Une part des disputes se lève dès qu’un mot est clarifié, et cette part dépasse ce qu’on lui accorde en pleine dispute. Le papier sur le filtre à eau part d’une scène de ce genre : l’un affirme que le filtre enrichit l’eau, l’autre qu’il la rend morte, et personne ne parle du même objet. Nommer les trois technologies que le mot recouvre suffit à dissoudre la dispute.

Ce cas est réel, il est fréquent, et il est traître pour une raison précise. Quelqu’un qui l’a vécu une fois en tire la règle que toute dispute cache un malentendu de vocabulaire, et il aborde les suivantes en cherchant le mot mal défini. Quand le mot est bien défini des deux côtés, il continue de chercher, et la discussion s’enlise sur la définition pendant que l’objet du désaccord attend.

Le partage tient en une question, posée tôt. Si les deux personnes s’accordaient demain sur le sens de chaque mot employé, seraient-elles d’accord sur la conclusion ? Une réponse positive désigne un désaccord verbal, qui se lève par un travail de définition. Une réponse négative désigne autre chose, et continuer à définir revient alors à ranger le salon pendant que la maison brûle. La question a l’avantage de se poser vite, avant que la discussion ait consommé son énergie, et elle se pose aux deux en même temps (la poser à l’autre seulement laisserait croire que le malentendu vient de lui).

En revanche, le second genre survit à toute clarification, et il survit même à l’accord sur les faits. Deux personnes peuvent s’entendre sur ce qu’une politique produit, sur les effectifs concernés, sur la qualité des études, et diverger sur ce qu’il faut en faire. C’est le cas que ce texte examine, et c’est celui que la méthode du journal produit quand elle réussit.

Une variante mérite d’être signalée, parce qu’elle se déguise en désaccord de fond. Deux personnes emploient le même mot dans le même sens, s’accordent sur les faits, et divergent sur ce que le mot recouvre en pratique : le mot « nécessaire » en est l’exemple courant. Ce cas se lève par un travail de définition lui aussi, à condition qu’on accepte de descendre au cas concret plutôt que de rester au niveau du principe. Deux personnes qui s’accordent sur le principe des soins nécessaires et divergent sur une opération précise ne divergent pas sur le mot : elles divergent sur ce qui entre dedans, et la liste des cas les départage mieux que la définition.

Une remarque avant d’aller plus loin, parce qu’elle évite une déception. Rien de ce qui suit ne rend un désaccord agréable, et la clarté sur un point de rupture peut le rendre plus vif. Ce qu’elle change est le lieu où l’énergie se dépense.


2. Ce qu’on doit faire d’un pair qui diverge

Ce problème a un nom en philosophie et une littérature à lui. Quand une personne apprend qu’un égal, aussi informé et aussi compétent qu’elle, est parvenu à la conclusion inverse, que doit-elle faire de sa propre confiance ? Deux familles de réponses s’y opposent, et elles sont défendues par des philosophes de premier plan des deux côtés (Kelly 2010; Enoch 2010; Cohen 2013).

La première demande de réviser. Si l’autre a les mêmes données et les mêmes capacités, le fait qu’il conclue autrement est une information sur la difficulté de la question, et Cohen défendait en 2013 une version presque stricte de cette vue du poids égal (Kelly 2010; Enoch 2010; Cohen 2013). Poussée jusqu’au bout, elle demande de partager la différence, comme on ferait avec deux thermomètres également fiables qui donneraient deux températures. L’image du thermomètre est celle qui rend la position attrayante, et elle porte aussi sa faiblesse : un thermomètre ne sait pas comment il a mesuré, tandis qu’une personne le sait, au moins en partie.

À l’inverse, la seconde refuse ce traitement, et son argument est plus intéressant qu’il n’en a l’air. Enoch objectait en 2010 qu’une personne n’est pas un instrument de mesure, y compris à ses propres yeux, et qu’elle a accès à ses raisons d’une manière dont elle n’a pas accès à celles de l’autre (Kelly 2010; Enoch 2010; Cohen 2013). Kelly avait posé la même année le cadre de la preuve d’ordre supérieur, où le désaccord compte comme une donnée parmi d’autres plutôt que comme un verdict (Kelly 2010; Enoch 2010; Cohen 2013).

L’objection d’Enoch se comprend mieux avec un exemple domestique. Deux personnes calculent une addition et trouvent deux totaux : celle qui a recompté trois fois n’a pas la même raison de douter que celle qui a compté une fois vite, et cette différence lui est accessible à elle seule (l’autre voit seulement un résultat, jamais le soin qui l’a produit). Traiter les deux comme deux instruments équivalents perd cette information.

La conséquence pratique de cette objection tient en une phrase : avant de réviser sa position parce qu’un égal diverge, il vaut la peine de vérifier si l’on connaît le soin qu’il a mis à la former. Souvent on ne le connaît pas, et l’on découvre alors que le mot égal recouvrait une supposition plutôt qu’un constat.

Voilà pour l’état des positions. Toutefois, la question du lecteur n’est pas celle des philosophes. Ce qui compte davantage pour un lecteur qui se demande quoi faire un mardi soir, c’est qu’aucune des deux familles ne s’est imposée (Vavova 2014; Pritchard 2018; Kelly 2010). Vavova reprenait la question en 2014 sur le terrain moral, Pritchard travaillait en 2018 le cas du désaccord profond, celui où les deux camps ne partagent même pas les points d’appui du raisonnement, et la discussion continue.

L’ironie mérite d’être relevée sans qu’on s’y attarde. Les spécialistes du désaccord sont en désaccord sur ce qu’il faut faire d’un désaccord, et leur propre débat dure depuis vingt ans entre gens qui se lisent et se répondent (Vavova 2014; Pritchard 2018; Kelly 2010). Personne n’en tirera que la question est vaine ; on en tirera qu’une réponse simple aurait déjà été trouvée. Ce genre d’observation vaut d’ailleurs pour les débats qui durent : leur durée renseigne moins sur l’incompétence de ceux qui les mènent que sur la difficulté réelle de ce qu’ils traitent.

Ce que ces travaux donnent quand même est utile, et tient en deux points. Le premier, c’est que la position de celui qui maintient sa conclusion en connaissant celle de l’autre échappe au reproche automatique, ce qui retire à la discussion son argument de honte. Le second, c’est que cette position a un coût, et qu’on peut le nommer précisément.

Le coût est le suivant, et il vaut d’être écrit en clair. Celui qui maintient sa position devant un égal qui diverge s’engage à penser que l’autre se trompe, sur une question où il reconnaît lui-même que l’autre est compétent. Cet engagement est tenable, il se défend, et il oblige à expliquer pourquoi l’erreur serait de ce côté-là plutôt que du sien.

Trois réponses existent, et elles sont recevables : l’autre a moins travaillé le dossier, il a un intérêt à sa conclusion, ou il applique un critère qu’on a soi-même examiné puis rejeté pour une raison qu’on peut dire. Là où aucune de ces réponses ne se présente, l’engagement se paie plus cher, et le savoir change la façon de le tenir.

Un cas limite mérite d’être signalé, parce qu’il revient sans cesse dans les conversations réelles. Il arrive qu’une personne découvre, en cherchant ce qui la ferait changer d’avis, qu’aucune réponse ne lui vient. Cette découverte est instructive plutôt qu’honteuse, et elle mérite d’être dite à voix haute : elle signale que la position tient à autre chose qu’à une preuve, et qu’il faudra chercher à quoi.


3. Des biens qui ne se comparent pas

Une hypothèse rassurante traîne sous la plupart des disputes, et elle est rarement énoncée. Si l’on mesurait mieux, on trouverait bien l’échelle commune sur laquelle les deux positions se rangeraient, et la meilleure gagnerait. La thèse du pluralisme des valeurs conteste précisément cela : des biens réels peuvent être incommensurables, c’est-à-dire qu’aucune mesure commune ne les classe (Chang 1997; Sunstein 1994).

Le volume dirigé par Chang en 1997 est la référence du champ, et il prend soin de distinguer deux choses qu’on mélange (Chang 1997; Sunstein 1994). Deux biens sont incommensurables quand aucune unité commune ne s’applique aux deux, ce qui n’entraîne pas qu’on ne puisse pas choisir entre eux. Sunstein avait porté la question dans le droit dès 1994, en montrant ce que devient une décision judiciaire quand elle doit arbitrer entre des valeurs qui ne se convertissent pas (Chang 1997; Sunstein 1994).

Un exemple ordinaire suffit à voir la difficulté. Choisir entre passer une soirée avec ses enfants et finir un travail dont dépend un contrat ne consiste pas à convertir les deux en une monnaie commune, puis à comparer les montants. On choisit, on sait pourquoi, et la chose sacrifiée reste entièrement réelle après le choix (ce qui distingue un arbitrage d’un calcul). Le regret qui accompagne un tel choix n’a rien d’irrationnel, et il est même le signe qu’on a bien vu ce qu’on abandonnait : dans un calcul réussi, il n’y a rien à regretter, puisque le montant inférieur a simplement perdu.

La distinction que fait Chang évite un contresens courant, et elle se dit tout de suite. L’incommensurabilité n’interdit pas de choisir, elle interdit de prétendre que le choix a été calculé. Quelqu’un qui affirme avoir pesé la sécurité et la liberté sur une même balance décrit mal ce qu’il a fait, et cette description approximative devient un problème quand elle sert à clore une discussion. Le mot « équilibre » sert à cela dans le débat public : il donne à un arbitrage l’apparence d’un calcul, et il dispense de dire ce qui a été sacrifié.

La psychologie mesure quelque chose du même ordre, avec la prudence qui convient à ce genre de mesure. Les positions tenues pour morales se comportent différemment des simples préférences chez ceux qui les tiennent : van Zomeren et ses coauteurs le rapportaient en 2011 sur l’action collective, Aramovich, Lytle et Skitka en 2012 sur la résistance à l’influence majoritaire dans le cas de la torture (Zomeren et al. 2011; Aramovich et al. 2012). Ces travaux mesurent des jugements déclarés en laboratoire, souvent sur des échantillons étudiants, et le balayage mené pour ce texte n’a rendu aucune réplication indépendante de cette distinction.

Par conséquent, la note attachée à ce point dans l’appareil est faible, au sens technique du barème, et le texte s’y tient. Ce qu’on peut dire est que les personnes traitent leurs positions morales autrement que leurs goûts, ce que chacun observe par ailleurs sans laboratoire. Ce qu’on ne peut pas dire est de combien, ni dans quelles conditions cela vaut. Ce genre de prudence coûte quelque chose au texte, puisqu’il se prive d’un chiffre qui ferait impression, et elle est le prix de la note attribuée. Un lecteur qui préfère les chiffres aux réserves trouvera cette section décevante, et il aura mesuré exactement ce qu’elle vaut.

Ces travaux ont une portée limitée qu’il vaut mieux annoncer que laisser deviner. Ils décrivent comment les gens traitent leurs positions morales, sans rien dire de la valeur de ces positions. Un mécanisme psychologique qui rend une conviction résistante ne la rend ni juste ni fausse, et le confondre serait exactement le pas que ce journal refuse ailleurs.


4. Ce que l’information et la discussion produisent

L’espoir le plus répandu gouverne la plupart des conversations : avec plus d’information, les positions se rapprocheraient. Nyhan et Reifler ont mesuré en 2010 des cas où la correction d’une croyance politique échoue, et leur titre annonçait que les corrections échouent (Nyhan et Reifler 2010; Wood et Porter 2018; Ecker et al. 2022). Le résultat a circulé largement, souvent sous une forme plus forte que celle qu’il établissait.

La suite de cette histoire vaut mieux que le résultat lui-même, et elle est exemplaire de ce que ce journal cherche. Wood et Porter ont repris la question en 2018, sur une échelle bien plus grande, et ils n’ont pas retrouvé l’effet de retour de flamme : les personnes interrogées corrigeaient leurs croyances devant les faits, avec une constance qu’ils qualifient de tenace (Nyhan et Reifler 2010; Wood et Porter 2018; Ecker et al. 2022). Ecker et ses coauteurs ont fait le point en 2022 sur ce que la psychologie établit de la résistance à la correction (Nyhan et Reifler 2010; Wood et Porter 2018; Ecker et al. 2022).

Autrement dit, l’énoncé qui survit à cet échange est plus modeste que celui qui circule. Apporter davantage d’information ne suffit pas à rapprocher les positions sur les sujets où l’appartenance à un groupe est engagée, et l’information ne les éloigne pas pour autant (Nyhan et Reifler 2010; Wood et Porter 2018; Ecker et al. 2022). La version forte, celle où les faits renforceraient les croyances qu’ils contredisent, est précisément celle que la réplication a défaite.

Cet épisode enseigne autre chose, et c’est peut-être le plus utile de la section. Un résultat spectaculaire circule plus vite que sa correction, y compris chez des gens attentifs, et la version qui reste dans les têtes est la première (celle de 2010 se cite encore couramment sans celle de 2018). La discipline consiste ici à vérifier ce qu’est devenue une étude avant de s’en servir, plutôt qu’à se fier au souvenir qu’on en a. Le cas est d’autant plus instructif que l’erreur profitait au camp de ceux qui se croient rationnels : elle fournissait une explication commode au fait que les autres ne changent pas d’avis, et cette explication vient d’être retirée.

Sur la discussion organisée, des travaux existent aussi, et ils rendent un résultat en deux temps. Luskin, Fishkin et Jowell ont mesuré en 2002, dans un sondage délibératif britannique, des déplacements d’opinion réels chez des participants réunis pour discuter d’un sujet en profondeur (Luskin et al. 2002; Ryfe 2005). Ryfe passait la question en revue en 2005 sous un titre qui pose bien le problème, en demandant si la démocratie délibérative fonctionne (Luskin et al. 2002; Ryfe 2005).

Ce que ces dispositifs déplacent et ce qu’ils laissent en place ne se confondent pas. Les préférences sur des mesures précises bougent, parfois beaucoup, et le désaccord de fond sur ce qui compte reste (Luskin et al. 2002; Ryfe 2005). Ce résultat en deux temps est plus utile qu’une convergence complète, et il est plus honnête : il indique où la discussion produit quelque chose, le détail des politiques, et où elle n’en produit pas, le classement des valeurs. Quelle serait, pour votre propre désaccord le plus tenace, l’information qui vous ferait changer d’avis ? Un lecteur qui espérait ici la recette faisant converger deux personnes de bonne foi vers la même conclusion ne la trouvera pas, et la recherche n’en a pas non plus.

Une conclusion se dégage de cette section, et elle est plus dure que celle qu’on espérait. La discussion produit des résultats réels sur les moyens et peu sur les fins, ce qui suffit dans la vie pratique et déçoit celui qui voulait convaincre. La suite de ce texte tire les conséquences de cette limite plutôt que de chercher à la contourner.


5. Ce que ce journal préfère, et qu’il n’a jamais dit

Le moment est venu de dire une chose sur ce journal plutôt que sur le monde. Il évalue par les conséquences : ce qu’il demande d’un arrangement, d’une norme ou d’une politique, c’est ce qu’elle produit, ce qu’elle coûte, et à qui. Cette préférence traverse les dix-sept textes qui précèdent, et elle n’y a jamais été déclarée.

Or elle est une thèse morale plutôt qu’un constat, et elle s’écrit donc ainsi. Quelqu’un qui évaluerait une institution sur autre chose que ses effets, sur sa conformité à un devoir ou sur ce qu’elle exprime, ne commettrait aucune faute de raisonnement. Il ferait un autre choix, et ce choix se discute par d’autres moyens qu’une mesure d’effets.

Un papier de ce corpus posait cette préférence sans la nommer, et l’exclusivité qu’il laissait entendre a été retirée. Le texte sur la monogamie observait que les deux versions fortes du débat s’appuient toutes deux sur les conséquences, ce qui est exact, et laissait croire par omission qu’aucune autre évaluation ne serait recevable. Il déclare désormais que cette proposition est elle-même un choix.

Cette manière de faire a un précédent dans le corpus, et il vaut la peine d’y renvoyer. Le papier sur l’exemption a instruit une clause dont quinze textes dépendaient, et il en est revenu avec un compte plus maigre que prévu, qu’il a publié tel quel. Un journal qui exige des autres qu’ils déclarent leurs prémisses se doit le même traitement, et le résultat n’a pas à être flatteur. La règle qui vaut ici est celle que le corpus applique partout ailleurs : une clause qui porte beaucoup de poids se déclare, et l’endroit où elle se déclare est le texte qui la porte, pas une note en bas de page.

Le lecteur peut refuser cette préférence, et ce refus a un prix qu’il vaut mieux annoncer. Il perd l’accès à la plus grande part des arguments de ce journal, qui pèsent des effets ; il garde entièrement le droit de juger qu’une chose est due, ou interdite, indépendamment de ce qu’elle produit. La conversation reste possible, sur un terrain que ce journal n’occupe pas. Un lecteur qui tient qu’une personne ne doit jamais servir de moyen, quoi qu’il en coûte, ne trouvera dans ces pages aucun argument contre lui, et il n’y trouvera pas non plus d’argument pour lui. Il y trouvera des mesures d’effets, dont il fera ce qu’il voudra.

Une précision s’impose, pour éviter qu’on lise ici plus qu’il n’y a. Déclarer une préférence ne la justifie pas, et ce texte ne prétend pas la justifier. Un journal qui argumenterait pour l’évaluation par les conséquences aurait écrit un autre texte, dans un autre genre, et il devrait alors affronter deux siècles d’objections que personne ne règle en une section. Déclarer une préférence a pourtant un effet réel sur la lecture : elle indique au lecteur ce qu’il doit accorder pour suivre le raisonnement, et ce qu’il peut refuser sans se contredire.

Il reste à dire ce que cette déclaration change pour les textes déjà publiés. Elle ne les invalide pas, puisqu’aucun ne prétendait trancher une question de valeurs ; elle indique où passe leur frontière, et cette frontière était jusqu’ici implicite. Un lecteur peut désormais savoir, en ouvrant n’importe lequel, quel genre de conclusion il peut en attendre.


6. Ce qui reste à faire

Une fois la carte tracée et la préférence déclarée, quatre opérations restent, et aucune ne demande à personne de changer d’avis. La première a déjà été nommée : demander à chacun ce qu’il accepterait comme preuve du contraire. Une réponse précise ouvre un chemin, une réponse vide en ferme un, et les deux renseignent celui qui pose la question autant que celui qui répond. La forme exacte compte : demander ce qui vous ferait changer d’avis appelle une confession, tandis que demander quel résultat vous surprendrait appelle une prédiction. La seconde formulation obtient des réponses là où la première obtient des silences.

La deuxième consiste à chiffrer ce que sa propre position coûte à celui qui ne la partage pas. Le papier sur la peine de mort le fait pour les deux camps, et l’opération se généralise : quelqu’un qui défend une règle stricte peut nommer qui elle contraint et à quel prix, sans renoncer à la défendre.

La discussion se déplace alors vers un objet que les deux examinent, au lieu de tourner autour de qui a raison. L’opération demande un effort réel, parce qu’elle oblige à formuler le coût dans les termes de l’autre plutôt que dans les siens. Dire que sa position coûte un peu de confort à quelques personnes ne compte pas ; dire qui exactement paie quoi, et à quelle fréquence, compte.

Cette opération a un effet secondaire que les deux camps sous-estiment. Nommer le coût de sa position devant celui qui le subit change le ton de la conversation, parce qu’elle reconnaît que ce coût existe et qu’il est porté par quelqu’un. Une dispute dure souvent moins pour le désaccord lui-même que pour le refus de reconnaître ce que la position d’en face coûte réellement.

La troisième est la plus utile, et elle porte un nom depuis 1995. Sunstein a décrit et nommé l’accord incomplètement théorisé : des personnes en désaccord sur les raisons peuvent s’entendre sur une décision, et cela arrive constamment en droit (Sunstein 1995). Deux juges qui divergent sur le fondement d’un droit peuvent rendre le même arrêt, et leur désaccord théorique reste entier après. Sunstein observe que le droit fonctionne largement ainsi, et qu’il y gagne une stabilité qu’une exigence d’accord complet lui retirerait : des institutions durables se construisent sur des accords dont personne n’a vérifié qu’ils reposaient sur les mêmes raisons.

Ce mécanisme déplace ce qu’on croit devoir obtenir, et c’est ce déplacement qui le rend précieux. Il se reconnaît à une question simple : de quoi avons-nous réellement besoin pour avancer, d’un accord sur les raisons ou d’un accord sur l’acte ? La réponse est la seconde dans la plupart des cas pratiques, et l’on s’épuise sur la première par habitude.

Chercher l’accord sur les raisons est le geste naturel, et c’est souvent le plus coûteux : il demande à quelqu’un de réviser ce qui le fait tenir. Chercher l’accord sur l’acte laisse les raisons tranquilles, et suffit dans les situations où il faut décider ensemble sans se convertir (une famille qui décide où passer les fêtes n’a pas besoin de s’entendre sur ce qu’est une famille).

Enfin, la quatrième est celle que personne n’aime écrire. Savoir dire qu’on s’arrête, nommer le point exact où l’on s’arrête, et le laisser là, est une opération plutôt qu’un abandon. Un désaccord dont les deux parties connaissent la forme exacte est dans un état bien meilleur qu’un désaccord confus, même si le contenu n’a pas bougé d’un pouce. Ce qui change est la suite : on cesse de rejouer la même dispute tous les six mois, on sait ce qu’on ne se dira plus, et l’on peut travailler ensemble sur ce qui reste commun. Une famille, une équipe ou un couple tiennent sur cette économie-là bien plus que sur un accord de fond.

Rien de tout cela ne fournit un moyen de gagner une discussion, et l’employer ainsi le retourne contre son objet. Un lecteur qui repartirait avec l’idée de demander à son contradicteur ce qui le ferait changer d’avis, pour le piéger quand la réponse tarde, aurait pris un outil de clarification pour une arme. La question ne vaut que posée aux deux, et d’abord à soi.

Ces quatre opérations ont un trait commun, et il explique pourquoi elles marchent quand la persuasion échoue. Aucune ne demande à personne de renoncer à ce qu’il tient, et chacune produit pourtant une information que les deux camps peuvent utiliser. C’est le maximum qu’un outil de raisonnement puisse offrir à deux personnes qui ne pensent pas la même chose.


7. La question qui reste

Reprenons les deux personnes du début. Leur carte est juste, elles savent où elles divergent, et elles divergent toujours. Ce que ce texte leur donne tient en trois questions, et aucune ne porte sur qui a raison.

Qu’est-ce que chacune accepterait comme preuve du contraire, et l’autre peut-elle le fournir ? Que coûte la position de chacune à celle qui ne la partage pas, dit dans des termes que l’autre reconnaîtrait ? Et existe-t-il une décision que les deux peuvent prendre ensemble sans s’entendre sur ses raisons ?

Certes, ces trois questions ne résolvent rien, au sens où l’on espérait le mot. Elles transforment un désaccord dont on ne sait que faire en un désaccord dont on connaît la forme, le prix et les issues pratiques, ce qui est le maximum que la séparation des registres puisse produire. Le reste appartient aux personnes, et il n’appartient pas à une méthode. C’est la limite que ce journal atteint ici, et elle vaut la peine d’être nommée : un outil de raisonnement dit ce qu’une position engage, ce qu’elle coûte et ce qui la ferait bouger, sans jamais dire à quelqu’un ce qu’il doit vouloir.

Ces questions ont leurs limites, et les dire évite qu’on les essaie en attendant l’impossible. Elles ne rendront pas un interlocuteur de mauvaise foi coopératif, elles ne remplaceront pas une décision qu’il faut bien prendre à un moment, et elles ne garantissent aucune paix (deux personnes peuvent connaître parfaitement la forme de leur désaccord et se supporter moins bien pour autant). La clarté n’a jamais rendu personne aimable, et ce texte ne prétend pas le contraire.

Une dernière remarque, pour qui aurait lu les dix-sept textes précédents. Ce journal passe son temps à retirer à des choses leur valeur de preuve, et il pourrait laisser croire que le but est de finir sans rien tenir. Le but est l’inverse : savoir ce qu’on tient, savoir pourquoi, et savoir ce qu’il faudrait pour en changer. Reste une question pour le lecteur, et elle est celle par laquelle ce journal a commencé. Lequel de vos désaccords tenaces avez-vous déjà soumis à ces trois épreuves, et lequel avez-vous seulement rejoué ? Un désaccord qui survit à cet examen est un désaccord qui vaut la peine d’être eu.

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