La clairière

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La première marche

À quelle condition ce raisonnement tient-il ?

Ce journal disqualifie des croyances par l'origine de la faculté qui les produit. Reste à savoir pourquoi il s'épargne lui-même, et la réponse coûte plus cher que prévu


0. L’objection qui vise tout

Un lecteur suit ces textes jusqu’au bout, puis retourne l’outil contre celui qui s’en sert. Vous disqualifiez une croyance en montrant que la faculté qui la produit se déclencherait de la même façon dans un monde où cette croyance serait fausse. Très bien, dit-il. Mais votre propre raisonnement sort d’un cerveau façonné par la même évolution, sélectionné pour survivre et non pour dire vrai, et rien ne garantit qu’il suive la vérité mieux que les intuitions dont vous vous méfiez.

L’objection est vieille et elle est sérieuse. Ce qui la rend particulière ici tient à son échelle. Elle ne conteste pas un chiffre, une source ou un enchaînement dans un texte donné, comme le font toutes les objections traitées jusqu’à présent dans ce journal. Elle vise l’instrument commun, celui que les quinze textes emploient sans exception, et c’est ce qui la distingue de toutes les objections traitées jusqu’ici. Un papier qui se tromperait sur le tri des déchets laisserait les autres debout. Celui-là, s’il tombe, les emporte ensemble.

La réponse existe depuis l’origine du corpus, et elle tient en une subordonnée glissée au milieu d’un paragraphe. La perception, les mathématiques et la logique échapperaient à l’argument, parce que nous aurions des raisons indépendantes de penser qu’elles suivent leur objet. Deux textes de ce journal portent cette clause presque mot pour mot, et depuis le 12 août 2026 ils déclarent tous deux qu’elle y est admise et non établie. La formule a l’élégance des choses qu’on n’a jamais eu à défendre.

Car ces raisons indépendantes ne sont nommées nulle part. Elles ne sont ni exposées, ni sourcées, ni graduées, dans un corpus qui gradue tout le reste jusqu’à l’obsession et qui refuse à ses lecteurs le moindre appui non vérifié. La clause la plus lourde de l’ensemble était la seule à circuler sans papiers. Ce texte devait payer cette dette, et il faut dire tout de suite qu’il ne la paie qu’en partie.

Il vaut la peine de dire pourquoi ce texte existe seulement maintenant, en seizième position. La clause a été écrite au début, quand elle servait à éviter une objection prévisible, et elle a fonctionné assez bien pour que personne n’y revienne. Quinze textes se sont appuyés dessus sans que sa solidité soit éprouvée une seule fois, ce qui est exactement le mécanisme que ce journal décrit ailleurs sous le nom de croyance héritée.

L’ordre de découverte compte, ici comme ailleurs. Une idée qui arrive tôt et qui rend service se voit rarement demander ses titres, tandis qu’une idée tardive doit les produire avant d’entrer. Ce biais ne tient à personne en particulier, il tient à l’économie ordinaire de l’attention, et il produit des corpus dont les fondations sont plus faibles que les étages. C’est le cas de celui-ci, et les pages qui suivent chiffrent l’écart.

Un mot enfin sur ce que ce texte n’entreprend pas, pour éviter les attentes déçues. Il ne règle pas la question de savoir si nos facultés donnent accès au monde, question ouverte depuis vingt-cinq siècles et sur laquelle aucun journal ne conclura. Il vérifie une chose plus étroite et plus vérifiable, à savoir si la clause dont ce corpus se sert dispose des appuis qu’elle s’attribue, et il rend le compte de ce qu’il a trouvé.

Le résultat, en effet, ne ressemble pas à celui qui était espéré. Sur les trois raisons instruites, une établit nettement moins que son énoncé ne le laisse croire, et les deux autres sont contestées dans leur propre littérature, par des travaux qui font autorité et que personne n’a réfutés. La clause tient donc moins bien qu’elle n’en avait l’air, et le seul geste cohérent consiste à l’écrire ici plutôt qu’à la laisser courir.


1. Le critère, et la distinction qu’il suppose

Il faut d’abord reprendre l’outil lui-même, car la suite dépend entièrement de sa formulation exacte. Un argument généalogique, celui qui juge une croyance sur son origine, ne disqualifie une croyance que si la faculté qui la produit est insensible à la vérité de ce qu’elle produit, c’est-à-dire si cette faculté se déclencherait à l’identique dans un monde où la croyance serait fausse. Tout tient dans ce dernier membre de phrase, et c’est lui qui décide de chaque verdict rendu ailleurs.

L’exemple canonique est la table devant vous. Vous la voyez parce qu’elle est là, et si on l’enlevait pendant que vous avez le dos tourné, votre perception changerait en conséquence dès que vous vous retourneriez. Le mécanisme varie avec son objet, il suit ce qu’il rapporte, et c’est précisément pour cette raison que sa production compte comme une information sur le monde plutôt que comme un événement intérieur sans portée.

L’exemple inverse est le craquement du plancher, la nuit. Il devient un intrus dans l’appartement vide, et il le devient avec la même intensité, la même accélération du cœur, la même certitude, qu’il y ait ou non quelqu’un dans le couloir. Le mécanisme s’emballe indifféremment dans les deux mondes possibles, sa production ne dépend donc pas de l’état de fait qu’elle prétend rapporter, et elle ne renseigne sur rien d’autre que sur l’état du système qui l’a produite.

Entre ces deux bornes, le corpus n’a jamais rien mis. Il pose le critère au huitième chapitre d’un texte qui a déjà rendu son verdict sept fois, il l’illustre par ces deux cas extrêmes, et il passe à la suite comme si l’espace intermédiaire était vide. Il ne l’est pas, et c’est le premier endroit où ce papier doit corriger le sien plutôt qu’un autre.

Une distinction manque, et elle porte l’essentiel du travail. Une faculté mal calibrée suit son objet en le déformant selon une erreur systématique, tandis qu’une faculté insensible ne le suit pas du tout et produirait la même chose quel que soit cet objet. Les deux états produisent des erreurs, ce qui explique qu’on les confonde, mais ils n’ont pas du tout la même valeur informative et ne se traitent pas de la même manière.

Un thermomètre qui affiche systématiquement deux degrés de trop est mal calibré, et il reste parfaitement informatif : il suffit de retrancher deux degrés pour retrouver la température réelle, et surtout ses variations disent quelque chose de vrai sur celles du monde. Un thermomètre débranché qui affiche vingt degrés en permanence appartient à une autre catégorie. Il ne se corrige par aucune soustraction, ses variations ne disent rien, et sa constance apparente ressemble pourtant à de la fiabilité.

Cette différence commande tout ce qui suit, parce qu’elle décide de ce que l’on fait d’une faculté prise en défaut. Devant une erreur systématique, on cherche le facteur de correction et on garde l’instrument. Devant une insensibilité, on se sépare de l’instrument, puisqu’il n’y a rien à corriger dans un signal qui ne varie pas avec ce qu’il est censé mesurer. Confondre les deux cas conduit soit à jeter des facultés utiles, soit à faire confiance à des dispositifs muets.

L’histoire des sciences fournit des exemples des deux erreurs, et elles se paient différemment. Les premières mesures de la vitesse de la lumière étaient fausses de plusieurs pour cent, et les abandonner aurait été absurde puisque leurs écarts successifs convergeaient. À l’inverse, des procédures très régulières et très reproductibles ont mesuré pendant des décennies des grandeurs qui n’existaient pas, et leur régularité même passait pour une garantie de sérieux auprès de ceux qui les pratiquaient.

Le test qui sépare les deux états est toujours le même, et il consiste à faire varier l’objet. Si la production du mécanisme change quand l’objet change, le couplage existe quelle que soit l’ampleur de l’erreur. Si elle demeure identique alors que l’objet varie, aucune correction ne le rendra informatif. Ce test est facile à formuler et souvent difficile à conduire, parce qu’il faut pouvoir faire varier l’objet indépendamment du mécanisme qui l’observe.

C’est précisément cette difficulté qui explique pourquoi la clause d’exemption a survécu si longtemps sans être défendue. Personne ne peut faire varier le monde pour voir si la perception le suit, puisque le seul accès dont nous disposons au monde passe par la perception elle-même. L’argument doit donc emprunter des voies indirectes, et ce sont ces voies que la section suivante instruit une par une.


2. Les trois raisons indépendantes, et ce qu’elles valent

Il faut donc instruire les raisons qui rangeraient la perception, les mathématiques et la logique du côté des facultés couplées à leur objet. Le corpus les invoque au pluriel sans jamais en nommer une seule, ce qui est commode et intenable. Ce texte en instruit trois, choisies parce qu’elles sont les plus souvent avancées dans la littérature philosophique et parce qu’elles semblaient les plus solides. Le résultat, on va le voir, n’est pas celui qui était attendu.

La première : la perception se corrige contre le monde

Le système visuel ne transmet pas ce qui frappe la rétine, il le retravaille en permanence. Une feuille de papier paraît blanche au soleil de midi comme dans l’ombre d’une pièce, alors que la quantité de lumière qu’elle renvoie dans les deux situations varie dans des proportions considérables. Un visage qui s’éloigne ne paraît pas rétrécir, alors que son image sur la rétine diminue exactement comme le prévoit la géométrie. Quelque chose corrige, et corrige dans le bon sens.

Ces corrections portent un nom en psychologie de la perception, les constances perceptives, et elles sont mesurées, modélisées et décrites depuis des décennies, dans leurs versions de taille, de clarté et de couleur (Walsh et Kulikowski 1998). Elles obéissent à des régularités que l’on sait écrire, elles se dérèglent de façon prévisible dans des conditions que l’on sait fabriquer, et elles fonctionnent assez bien pour que nous vivions sans nous en apercevoir. Un système accordé aux propriétés stables du monde plutôt qu’à ses apparences immédiates ferait exactement cela.

Il faut pourtant regarder de près ce que cette littérature établit et ce qu’elle n’établit pas, car l’écart entre les deux est précisément le genre d’écart que ce journal traque ailleurs. Elle établit que le système visuel corrige activement, qu’il le fait selon des lois descriptibles et qu’il aboutit à une représentation plus stable que son entrée sensorielle. Elle n’établit pas que la perception suive donc son objet, ce qui est une thèse philosophique sur le rapport entre l’esprit et le monde et non un résultat de laboratoire (Walsh et Kulikowski 1998).

Le pas entre les deux propositions est réel, et il se franchit ici sans être payé. On pourrait soutenir, sans contredire une seule mesure, qu’un système ainsi construit produit une représentation stable et utile qui n’a pas à être fidèle pour remplir son office. La première raison indépendante vaut donc moins que ne le suggère le mot indépendante, et elle est notée modérée pour cette raison précise, laquelle est écrite plutôt que passée sous silence.

La deuxième : la réussite prédictive

Voici l’argument qui semblait le plus fort, celui sur lequel on aurait volontiers fait reposer le reste. Une procédure qui permet d’annoncer un résultat avant de l’observer se trouve contrainte par ce qu’elle annonce, puisque le monde a tout loisir de la démentir et qu’il le fait souvent. Une faculté déconnectée de son objet peut produire des récits cohérents, des systèmes élégants et des convictions inébranlables ; ce qu’elle ne peut pas produire, ce sont des prédictions nouvelles qui se vérifient.

Cet argument a un nom en philosophie des sciences, on l’appelle l’argument du non-miracle, et il possède un adversaire redoutable. Larry Laudan l’a attaqué en 1981 dans le texte le plus cité de tout ce débat, et sa conclusion est frontale : l’histoire des sciences, loin de confirmer la thèse, en réfute décisivement plusieurs versions (Laudan 1981). Le papier ne peut donc pas s’appuyer sur cette raison comme sur un acquis, et il doit exposer le débat plutôt que le contourner.

L’objection de Laudan est concrète, ce qui la rend difficile à écarter. Des théories aujourd’hui abandonnées ont connu de francs succès prédictifs, y compris sur des phénomènes qu’elles n’avaient pas été construites pour expliquer, alors que les entités qu’elles postulaient n’existent pas. La réussite prédictive ne garantit donc pas le contact avec l’objet, ou du moins elle ne le garantit pas de la manière simple dont ce journal avait besoin (Laudan 1981).

Ce texte ne tranche pas ce débat, qui reste ouvert et qui a produit depuis quarante ans une littérature considérable, avec des réponses sérieuses du côté réaliste. Il note seulement ce qui le concerne directement, et qui suffit à changer le statut de la clause. La deuxième raison indépendante est contestée dans sa propre discipline par un texte majeur, et le corpus s’en servait comme d’un point acquis dont il n’avait pas à répondre.

La troisième : la correction inter-subjective

La dernière raison était annoncée comme la plus fragile des trois, et elle l’est effectivement. Certaines facultés disposent d’une procédure partagée pour trancher les désaccords, d’autres n’en ont aucune. Deux physiciens qui divergent sur une valeur ont une mesure à faire, et cette mesure les départage sans qu’ils aient à s’entendre au préalable. Deux personnes qui divergent sur le sens d’une vie humaine n’ont rien de tel, et leur désaccord peut durer aussi longtemps qu’elles.

L’ennui est que cette procédure fonctionne moins bien que l’image ne le suggère, y compris dans les domaines où elle existe. Toute une littérature philosophique porte sur le désaccord entre pairs, c’est-à-dire sur des personnes également informées, également compétentes et également honnêtes, qui examinent les mêmes données et ne convergent pas (Kelly 2010). Le phénomène est assez répandu pour avoir engendré son propre champ de recherche, ce qui en dit long.

Kelly a montré en 2010 que la découverte d’un désaccord constitue elle-même une information à intégrer, et qu’elle ne commande pas mécaniquement de réviser sa position vers celle de l’autre (Kelly 2010). Selon la façon dont on pondère les raisons de premier ordre et le fait du désaccord lui-même, des positions rationnelles différentes restent défendables devant les mêmes preuves. La convergence n’est donc pas le comportement normal et attendu d’une faculté couplée à son objet, elle en est au mieux un signe parmi d’autres.

Le compte est vite fait, et il est décevant. Sur trois raisons indépendantes, une établit moins qu’elle n’en a l’air et deux sont contestées par des travaux que rien n’a écartés. Voilà l’état réel de la clause qui porte ce journal, et il valait mieux le mesurer que continuer à s’en remettre à une intuition d’évidence.

Une objection se présente ici, et elle mérite d’être traitée plutôt qu’esquivée. Ces trois raisons sont peut-être faibles séparément et fortes ensemble, comme trois cordes qui tiennent une charge qu’aucune ne porterait seule. L’argument existe en épistémologie, il porte un nom, et il n’est pas absurde. Il suppose cependant que les faiblesses des trois soient indépendantes les unes des autres, condition qu’il faut vérifier avant d’en tirer parti.

Elle ne l’est pas ici, et c’est ce qui empêche de sauver la clause par ce moyen. Les trois raisons échouent au même endroit et pour le même motif, à savoir le passage d’un constat sur le fonctionnement d’un mécanisme à une conclusion sur son rapport à la vérité. Les constances montrent une correction sans montrer une fidélité, la réussite prédictive montre une contrainte sans montrer un contact, et la convergence montre un accord sans montrer une justesse.

Trois cordes attachées au même point faible ne valent pas mieux qu’une seule, et l’accumulation ne remplace pas l’indépendance. Il faudrait donc une quatrième raison, d’une autre nature, qui n’emprunte pas le même passage. Ce texte n’en a pas trouvé, ce qui ne prouve pas qu’il n’en existe pas et signale seulement où porterait le travail utile pour qui voudrait reprendre la question.

Une seconde objection vise le procédé lui-même, et elle est plus embarrassante. Instruire trois raisons choisies par celui qui les instruit ressemble à une mise en scène, puisque rien n’obligeait à retenir celles-là. La seule réponse honnête consiste à publier les requêtes qui ont servi à les chercher, ce que fait le dossier de ce papier, et à noter que le balayage a rendu les objections avant les confirmations. Le résultat contraire aurait été plus suspect.


3. Le cas que le corpus fournit contre lui-même

Il y a plus embarrassant encore, et cela ne vient pas de l’extérieur. Un autre texte de ce journal, celui qui porte sur la peur du rejet, écrit deux fois qu’une attente produit en partie l’état qu’elle annonce. La sensibilité au rejet, y lit-on, tend à se vérifier elle-même, et l’attention tournée vers soi pendant une conversation crée une part du résultat qu’elle redoute. Ces deux phrases ont été écrites sans qu’on voie ce qu’elles attaquaient.

Il faut préciser qu’elles n’y ont pas été glissées par distraction. Elles rendent compte d’un mécanisme réel et bien décrit, elles servent l’argument de ce texte-là, et un lecteur qui n’aurait lu que celui-ci n’y verrait aucune difficulté. La contradiction n’apparaît qu’en lisant les deux textes ensemble, ce que personne ne fait spontanément et ce que l’auteur du corpus aurait dû faire.

Elles attaquent le critère, et frontalement. Une alarme qui produit en partie l’évaluation qu’elle annonce se trouve couplée au résultat, puisque le résultat dépend d’elle. Elle n’est donc pas insensible, précisément là où le critère devait mordre, et le corpus contredit sa clause centrale dans un de ses propres textes publiés. On ne peut pas déclarer une faculté déconnectée de son objet et décrire ailleurs le mécanisme par lequel elle le fabrique.

Le phénomène a un nom et une littérature abondante. Robert Rosenthal et Lenore Jacobson l’ont installé en 1968 avec une expérience devenue célèbre, dans laquelle les attentes des enseignants sur leurs élèves semblaient modifier les résultats de ces élèves, indépendamment de ce qu’ils valaient au départ (Jussim et Harber 2005; Rosenthal et Jacobson 1968). L’étude a fait fortune bien au-delà de la psychologie, jusqu’à devenir une évidence de sens commun que l’on cite sans l’avoir lue.

La suite est moins spectaculaire, et elle importe davantage. Lee Jussim et Kent Harber ont repris en 2005 trente-cinq ans de travaux sur ces attentes, en reprenant les données plutôt que les récits qu’on en fait. Leur bilan tient en peu de mots : l’effet existe bien, il est typiquement petit, il ne s’accumule guère au fil du temps, et il pourrait se dissiper plutôt que grandir (Jussim et Harber 2005; Rosenthal et Jacobson 1968). La chose est réelle et modeste, ce qui est le sort ordinaire des découvertes spectaculaires.

Ils ajoutent une remarque qui gêne davantage encore, parce qu’elle vise le raisonnement plutôt que l’amplitude. Les attentes d’un enseignant prédisent souvent les résultats de ses élèves parce que ces attentes sont justes, et non parce qu’elles se réalisent en les produisant (Jussim et Harber 2005; Rosenthal et Jacobson 1968). Là où l’on croyait voir une croyance qui fabrique son objet, il y a très souvent une croyance qui l’observe correctement, ce qui est l’exact contraire.

Le contre-exemple tient donc, en plus faible qu’annoncé, et il faut le dire dans les deux sens. Il ne suffit pas à montrer que l’attente de rejet crée l’essentiel de ce qu’elle redoute, et le texte sur la peur du rejet en dit sans doute trop. Il suffit en revanche à établir qu’un couplage partiel existe, et un couplage petit reste un couplage, de sorte que le critère doit dire ce qu’il en fait plutôt que l’ignorer.

Ce que cela impose est simple à formuler et coûteux à appliquer. Le critère ne rend pas un verdict binaire, car entre la faculté qui suit son objet et celle qui ne le suit pas il existe des cas intermédiaires où le couplage est partiel. Une alarme sociale en est un exemple net : elle réagit à des indices réels, elle les surinterprète largement, et elle contribue pour une part au résultat qu’elle annonce.

Le verdict change alors de forme, et il devient plus difficile à rendre. On ne demande plus si une faculté est sensible ou insensible, comme on trierait deux tas. On demande quelle part de sa production s’explique par son objet et quelle part s’explique par le fonctionnement propre du mécanisme. C’est une question de degré, elle appelle des mesures plutôt qu’une distinction, et elle prive l’argument de la netteté qui faisait son agrément.

Il faut ajouter que cette difficulté ne rend pas l’outil inutile. Beaucoup de cas restent francs, et l’écart entre une perception qui change quand le monde change et une intuition qui se déclenche identiquement dans tous les mondes possibles demeure visible à l’œil nu. Ce qui disparaît, c’est la possibilité de rendre un verdict en une phrase sur les cas du milieu, et ces cas sont plus nombreux qu’il n’y paraissait au départ.

Un exemple aidera à voir où se situe le milieu. La jalousie réagit à des indices réels, comme un changement d’horaires ou une inflexion dans le ton, et ces indices existent parfois dans le monde et parfois pas. Elle les surinterprète massivement, elle produit des comportements de vérification qui modifient la relation, et ces comportements créent une part du résultat redouté. Trois régimes s’y superposent, et le critère ne sait pas les démêler seul.

C’est exactement la structure de l’alarme sociale décrite dans le texte sur la peur du rejet, et sans doute celle de beaucoup d’émotions dirigées vers autrui. Ces mécanismes sont partiellement informatifs, partiellement autoréalisateurs et partiellement dérèglés, dans des proportions qui varient selon les personnes et les circonstances. Un verdict global sur leur sensibilité rendrait un résultat faux dans les trois cas, et la seule chose utile à dire porte sur les proportions.

Cette exigence dépasse ce que ce journal a pratiqué jusqu’ici, et il vaut mieux l’écrire que le laisser découvrir. Mesurer une part de couplage demande des devis expérimentaux que la plupart des travaux cités ne fournissent pas, et le corpus a souvent rendu un verdict binaire sur des cas qui appelaient une proportion. Les textes concernés ne sont pas faux pour autant, ils sont plus catégoriques que leur matière ne l’autorise.


4. La charge de la preuve

Un dernier présupposé traverse ce journal sans y avoir jamais été défendu, et il vaut mieux le sortir maintenant que le laisser travailler en silence. La charge de la preuve incombe à qui affirme, règle que trois textes du corpus emploient à des moments décisifs sans qu’aucun ne l’ait établie. Elle a l’air d’une évidence, et les évidences sont exactement ce que ce journal prétend ne pas laisser passer.

Elle n’a pourtant rien d’évident, et aucune loi de la nature ne la soutient. Elle relève de la convention, au même titre que les règles qui fixent qui parle en premier dans un procès, et elle se justifie par ses effets plutôt que par un principe supérieur. On pourrait en concevoir d’autres, et certaines traditions juridiques ou religieuses en ont effectivement adopté d’autres, avec des conséquences que l’on peut examiner.

Son effet propre mérite d’être énoncé, parce qu’il est fort. Sans elle, toute affirmation non réfutée compterait comme acquise, et le nombre des affirmations possibles étant sans limite, chacune obligerait ses interlocuteurs à un travail de réfutation infini. Le désaccord deviendrait alors intraitable pour des raisons de pure quantité, indépendamment de qui a raison sur le fond. La règle ne dit pas qui a raison, elle dit seulement par où commencer et qui doit avancer le premier.

Ce texte l’assume donc comme une convention utile, ce qui est déjà davantage que ce que le corpus en faisait. La différence porte sur autre chose que le style. Une convention se discute, se compare à ses concurrentes et s’abandonne si elle produit de mauvais résultats, tandis qu’une évidence non nommée gouverne sans jamais avoir à se défendre.

Reconnaître son statut a d’ailleurs des conséquences immédiates sur la manière de s’en servir. Une convention procédurale ne dispense pas de regarder les raisons de l’autre, et elle n’autorise pas à rejeter une affirmation au seul motif que celui qui l’avance n’a pas fini de l’établir. Elle indique un ordre de marche dans la discussion, et l’employer comme un verdict revient à la détourner de la seule fonction qui la justifie.

C’est une faute que ce journal a sans doute commise, et le lecteur attentif la repérera dans plusieurs passages où l’absence de preuve est traitée un peu vite comme une preuve d’absence. La règle correcte est plus modeste : tant que personne n’a établi une chose, elle reste à établir, ce qui laisse entière la possibilité qu’elle soit vraie. Cette nuance disparaît facilement quand le ton monte.


5. Ce que ce journal n’a jamais montré

Une gradation gouverne les quinze textes de ce journal depuis le premier. Chaque affirmation factuelle y reçoit une note de force de preuve, forte, modérée, faible ou contestée, attribuée après lecture des sources et des tentatives de réplication. Cette note décide ensuite du ton employé dans la phrase, du verbe choisi et de la place accordée aux réserves. Elle est, à peu près, ce qui distingue ce journal d’un blog d’opinion documenté.

Elle vit dans un fichier que le lecteur ne voit jamais. Le journal se réclame ainsi d’une gradation qu’il ne montre pas, et demande donc qu’on le croie sur parole au sujet de sa propre méthode, ce qu’il n’accorde à personne d’autre. L’asymétrie est difficile à défendre, et elle est d’autant plus gênante que la gradation existe réellement et fonctionne : le problème vient de sa dissimulation, pas de son absence.

Ce papier la rend visible sur son propre cas, faute de mieux, en s’appliquant son barème à découvert. Sur ses cinq affirmations factuelles, aucune n’est notée forte, deux sont notées contestées, et une troisième porte une réserve explicite qui la retient loin du haut de l’échelle. C’est un résultat médiocre pour un texte censé fonder les autres, et c’est le résultat réel plutôt que celui qui avait été prévu au moment de le commander.

Ce que la note recouvre mérite d’être dit, car le mot force de preuve suggère une précision qu’elle n’a pas. Une affirmation est notée forte quand plusieurs travaux indépendants convergent, que la réplication a été tentée et qu’elle a réussi, et que les tailles d’effet publiées se tiennent. Elle est notée contestée quand un travail sérieux la met en cause sans avoir été écarté, ce qui est exactement la situation de deux affirmations de ce texte.

Entre les deux, la note modérée fait beaucoup de travail et signale souvent un écart entre ce que les données montrent et ce que la phrase leur fait dire. C’est le cas ici pour les constances perceptives, où la littérature est solide et l’inférence philosophique ne l’est pas. Écrire la note sans écrire la raison de la note reviendrait à déplacer le problème, et la justification est donc conservée avec elle dans le fichier.

Une gradation ne vaut d’ailleurs que si elle peut descendre, et c’est le seul point sur lequel ce texte apporte une preuve directe. Trois de ses affirmations ont été rétrogradées après lecture des sources, dont deux depuis la note la plus haute, et la rétrogradation a changé ce que la prose peut affirmer. Un barème qui n’aurait jamais fait descendre une seule note ressemblerait à une décoration.


6. Ce que la condition coûte

Reprenons l’objection du lecteur, maintenant qu’elle a été instruite. Ce raisonnement se retourne-t-il contre lui-même ?

Non, à une condition, et cette condition n’est pas remplie ici. Il faudrait des raisons indépendantes et solides de ranger la perception, les mathématiques et la logique du côté des facultés couplées à leur objet. Sur les trois qui ont été instruites, une l’établit à moitié et deux sont contestées par une littérature vivante. La clause d’exemption ne s’est pas effondrée, mais elle ne se tient plus toute seule, et elle ne peut plus servir de socle silencieux.

Cela ne rend pas l’argument nul, et rien dans ce qui précède ne va jusque-là. Une raison contestée n’est pas une raison réfutée, le débat sur le réalisme scientifique reste ouvert dans les deux sens, et personne ne soutient sérieusement que la perception visuelle soit aussi déconnectée du monde qu’une intuition de finalité cosmique. L’asymétrie entre ces deux cas existe, tout le monde la sent, et elle continue de faire son travail dans les cas francs.

Seulement elle se sent plus qu’elle ne se démontre, et c’est exactement ce que ce journal refuse d’accepter de la part des autres. Il a passé quinze textes à expliquer qu’une conviction forte n’est pas une preuve et qu’un sentiment d’évidence renseigne d’abord sur celui qui l’éprouve. La cohérence commande de s’appliquer la même exigence, y compris quand le résultat est inconfortable, et surtout quand il l’est.

On pourrait objecter, toutefois, qu’un journal qui publie sa propre fragilité se donne à peu de frais un air de rigueur. L’objection est juste, et le seul moyen de ne pas y tomber consiste à changer quelque chose plutôt qu’à le déclarer. Deux textes portent désormais la mention que leur clause y est admise, et les prochains verdicts sur des cas intermédiaires devront donner une proportion. En revanche, rien n’oblige à croire que cela suffira.

Il reste donc ceci, qui est peu et qui est vrai. L’outil garde toute sa valeur là où l’écart est franc, entre une perception qui change quand le monde change et une alarme qui sonne identiquement dans tous les mondes possibles. Il perd sa netteté dès que le couplage devient partiel, et les cas intermédiaires se sont révélés plus nombreux qu’on ne le croyait en commençant, y compris à l’intérieur de ce journal.

Ce que vous pouvez en faire en pratique tient dans une seule question, et elle ne demande aucune formation particulière. Quand une intuition vous vient et vous paraît évidente, demandez-vous ce qui, dans le monde, devrait changer pour qu’elle ne vienne pas. Si vous trouvez quelque chose de précis, elle vous informe sur ce quelque chose. Si vous ne trouvez rien du tout, ce qu’elle documente est l’état du système qui l’a produite.

La question a le mérite de se poser sur soi aussi facilement que sur les autres, ce qui est rare parmi les outils critiques. Elle se passe d’avoir raison, elle se passe de connaître le domaine, et elle se passe de contre-arguments. Elle demande seulement d’imaginer un monde où la chose serait fausse et de regarder si l’on sentirait la même certitude. Cet exercice prend quelques secondes et il se pratique en silence.

Et si vous trouvez quelque chose de partiel, ce qui est le cas ordinaire, vous êtes exactement là où ce journal vous laisse. Avec un outil qui aide à voir d’où vient une croyance, qui ne dit pas à lui seul si elle est vraie, et dont les limites sont maintenant écrites au même endroit que ses usages. La version précédente était plus confortable, celle-ci est la seule que le corpus puisse défendre en l’état.

Bibliographie

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Walsh, Vincent, et Janus Kulikowski, éd. 1998. Perceptual Constancy: Why Things Look As They Do. Cambridge University Press.

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