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Le prix de la conviction

Pourquoi un séminaire à plusieurs milliers d'euros, une salle en transe et des témoignages bouleversants ne prouvent rien sur l'efficacité d'une méthode, et ce qui le prouverait

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0. Introduction : convaincre n’est pas marcher

Une salle immense, une musique qui fait vibrer le sol, des milliers de personnes debout qui scandent un mot, et sur scène une figure rayonnante qui promet de changer votre vie en trois jours. Vous ressortez transformé, certain d’avoir vécu quelque chose de rare, et le prix payé, parfois plusieurs milliers d’euros, vous paraît soudain dérisoire au regard de ce que vous venez de ressentir. C’est précisément ce ressenti qu’il faut examiner, non pour le mépriser, mais parce qu’il sert d’argument : si c’était si cher, si tout le monde y croit, si tant de vies ont changé, alors la méthode doit fonctionner.

Cet enchaînement est naturel, et il confond deux choses qu’il faut tenir séparées. Un prix élevé et une ferveur intense ne prouvent ni la valeur ni l’efficacité d’une méthode, parce qu’une expérience convaincante n’est pas la même chose qu’une méthode efficace. Pour s’y retrouver, on range ce qu’on avance en deux familles : le ressenti de transformation, qui s’évalue en se demandant s’il serait là de toute façon, et les prétentions factuelles sur la valeur, du type prix égale valeur ou succès égale efficacité, qui se vérifient de front. La distinction paraît abstraite, elle est décisive en pratique. Pour le ressenti, la bonne question porte moins sur sa sincérité, presque toujours réelle, que sur ce qui le déclenche : serait-il au rendez-vous quand même, par le seul effet de la mise en scène, du prix et de l’attente ? Pour la prétention factuelle, au contraire, il n’y a pas de méta-test qui tienne : si l’on affirme qu’une méthode marche mieux qu’une autre, cela se mesure, et seule une comparaison peut trancher. Confondre les deux familles, c’est traiter une émotion comme une donnée, et c’est l’erreur que toute la machinerie du séminaire est faite pour encourager.

Avant de critiquer quoi que ce soit, il faut prendre l’offre sous sa forme la plus forte. Ces accompagnements premium sont parfois des expériences intenses, mobilisatrices, réellement marquantes pour qui les vit, et c’est cette version-là, pas sa caricature, qu’il faut examiner. Un outil simple aide à le faire : les mêmes arguments, le prix, la foule, les témoignages, le succès, établiraient aussi bien la valeur de n’importe quel gourou ou programme concurrent, de sorte qu’ils n’établissent celle d’aucun en particulier.

Il faut aussi écarter d’emblée un malentendu, par honnêteté. Expliquer le succès d’une figure comme Tony Robbins par la psychologie de la persuasion n’établit pas que sa méthode est sans effet, car certains clients progressent réellement ; ce texte ne conclut pas à l’arnaque. Le propos est plus précis, et le périmètre doit l’être aussi : on n’évalue cliniquement aucun programme, on ne mesure l’efficacité propre d’aucune méthode et on ne tranche pas quel accompagnement fonctionne, on examine les signaux que l’on prend pour des preuves de valeur. Le but n’est pas la dénonciation d’une fraude ; il est de rendre à chaque chose son poids, en séparant la force de l’impression de la solidité de la preuve, pour décider en connaissance de cause plutôt qu’en état d’emballement.

Deux familles à ne pas confondre : ce qui emporte l’adhésion (le prix, la foule, le témoignage) et ce qui établirait l’efficacité (une preuve comparative).

1. Le prix prouverait la valeur

Commençons par le prix, puisque c’est lui qui ouvre la porte. L’idée que payer cher garantit la qualité est profondément ancrée, et plusieurs mécanismes l’expliquent sans qu’aucun ne prouve l’efficacité du contenu. Le premier est le coût irrécupérable, couplé à la justification de l’effort : une fois une grosse somme engagée, on s’accroche à ce qu’on a payé, et plus l’entrée a coûté, plus on valorise ce à quoi elle donne accès, à contenu pourtant constant, comme celui qui, ayant payé une place très chère pour un concert décevant, se persuade qu’il a passé une bonne soirée pour ne pas s’avouer une dépense gâchée (Arkes et Blumer 1985; Aronson et Mills 1959). Le séminaire à plusieurs milliers d’euros déclenche le même réflexe, en plus puissant : l’ampleur de la somme rend l’aveu de déception trop coûteux, et l’esprit préfère revoir à la hausse la valeur de ce qu’il a reçu. S’y ajoute la théorie du signal : un prix élevé signale la qualité sans la garantir, ce qui suffit à le rendre attractif sans établir aucun lien avec l’efficacité réelle (Spence 1973). Le prix ne se contente donc pas d’attirer, il achète par avance une partie de la satisfaction qu’on en tirera.

Le plus frappant est sans doute l’effet placebo lié au prix. Un placebo présenté comme cher soulage davantage qu’un placebo bon marché, un effet retrouvé dans des domaines aussi éloignés que la douleur et la maladie de Parkinson, où un traitement inerte dit coûteux améliore davantage la motricité qu’un traitement inerte dit bon marché ; les améliorations ressenties sont réelles, parfois mesurables jusque dans le corps, mais elles tiennent à l’attente déclenchée par le prix, non à un contenu spécifique (Waber et al. 2008; Espay et al. 2015). Sur la douleur, une expérience devenue classique le montre bien : un comprimé sans principe actif, présenté comme un antalgique de prix, soulage une nette majorité des volontaires, quand le même comprimé annoncé soldé n’en soulage qu’une partie, sans que rien ne les sépare (Waber et al. 2008; Espay et al. 2015). Le tarif ne biaise pas que le jugement, il modifie l’expérience elle-même : un même vin goûté comme cher est jugé meilleur et active davantage les régions cérébrales du plaisir que le même vin goûté comme bon marché, signe que le prix entre dans la perception, et pas seulement dans le jugement porté après coup (Plassmann et al. 2008). Ces résultats convergent d’une étude à l’autre, même s’ils reposent parfois sur de petits échantillons, ce qui invite à les manier avec la même prudence que le reste. Transposé au séminaire, cela signifie qu’une partie de l’effet vécu est produite par le tarif, et se reproduirait à contenu identique vendu moins cher.

D’autres ressorts s’ajoutent à mesure que la somme grandit. L’effort et l’argent investis augmentent l’attachement au résultat, un phénomène que l’on appelle l’effet IKEA : on aime davantage ce qu’on a contribué à produire, indépendamment de sa qualité objective, et un programme exigeant en temps, en argent et en effort sera valorisé pour ce qu’il a coûté autant que pour ce qu’il a apporté (Norton et al. 2011). Les dispositifs premium l’ont bien compris et chargent le parcours d’efforts à fournir, exercices avant l’aube, carnets à remplir chaque soir, mises en situation éprouvantes devant les autres, chaque peine consentie ajoutant à l’attachement une part que le contenu seul n’aurait pas produite (Norton et al. 2011). Le premier chiffre annoncé, souvent très élevé, sert d’ancre : présenté après un tarif à plusieurs dizaines de milliers d’euros, un séminaire à quelques milliers paraît raisonnable, par un biais d’ancrage qui opère même avec des nombres arbitraires, résultat solide quoique parfois tiré de petits échantillons (Tversky et Kahneman 1982). Le biais est si rudimentaire qu’un nombre pourtant sans lien avec la question posée suffit à tirer les estimations qui suivent, comme dans l’expérience où un chiffre tiré au sort devant les participants oriente ensuite leur évaluation d’une grandeur qui n’a rien à voir avec lui (Tversky et Kahneman 1982). Faute d’autre repère, les acheteurs infèrent enfin la qualité à partir du prix, de sorte qu’un produit cher est spontanément perçu comme meilleur, sans la moindre information sur son efficacité (Rao et Monroe 1989). Placé devant deux offres dont il ignore tout, l’acheteur penche presque toujours pour la plus chère en la supposant supérieure, et l’inférence tient même lorsque les deux sont en réalité identiques (Rao et Monroe 1989). Aucun de ces mécanismes ne dit quoi que ce soit de ce que la méthode produit réellement ; tous orientent l’évaluation avant même que le contenu ait été éprouvé.

La vente elle-même est organisée pour pousser vers l’offre chère. On présente d’abord un tarif très élevé, puis une option intermédiaire peu attractive, puis l’offre que l’on veut vendre, et ce simple agencement déplace le choix vers cette dernière par un effet de leurre, sans rapport avec sa valeur réelle (Huber et al. 1982). Un accès complet affiché à quinze mille euros, une formule intermédiaire à neuf mille qui n’offre presque rien de plus que l’entrée de gamme, puis l’offre visée à dix mille qui paraît soudain la seule raisonnable : l’option du milieu ne sert qu’à faire ressortir la cible, jamais à être choisie (Huber et al. 1982). Une fois la somme versée, l’escalade d’engagement pousse à défendre la dépense plutôt qu’à la questionner, de sorte que celui qui a payé le plus cher est aussi, souvent, le moins enclin à envisager la possibilité que cela n’ait rien changé (Arkes et Blumer 1985). Le plus engagé devient souvent le meilleur avocat de l’offre, prompt à la recommander autour de lui, car concéder l’inutilité de la somme versée reviendrait à s’avouer une erreur d’autant plus cuisante qu’elle a coûté cher (Arkes et Blumer 1985). Il faut concéder qu’une part de cette valeur est réelle : pour certains acheteurs, le prix élevé est lui-même l’attrait, il vend une appartenance et une distinction qui comptent vraiment pour eux, tout en restant distinctes de l’efficacité du contenu. Porter le badge du cercle le plus fermé, côtoyer des gens qui ont réglé le même prix, se dire membre d’une élite qui s’est offert le meilleur : cet attrait est authentique et s’achète en connaissance de cause, sans rien devoir à ce que la méthode produit ensuite. On peut aller plus loin dans la concession : pour certains, ce prix élevé est justement ce qui les oblige à s’investir et à faire le travail, et le gain qui en résulte peut être bien réel, sans être pour autant propre au contenu vendu, puisqu’un engagement moindre aurait moins mobilisé. À ce stade, le prix ne sélectionne plus seulement l’acheteur, il façonne le jugement qu’il portera ensuite sur ce qu’il a acquis.


2. La ferveur de la salle

Vient ensuite la salle, et son énergie collective. Ce que l’on prend pour la preuve qu’il se passe quelque chose de vrai est en grande partie le produit d’une ingénierie de la foule, bien documentée. La contagion émotionnelle propage les états affectifs d’un voisin à l’autre : l’enthousiasme se répand dans une salle comme une onde, chacun vibre parce que la salle vibre, et y lit la preuve que quelque chose d’extraordinaire se produit, sans conviction raisonnée (Hatfield et al. 1993; Barsade 2002). Il suffit qu’un voisin se lève en larmes ou lève les bras pour que l’élan gagne la rangée, puis le bloc, puis la salle entière, chacun se réglant sur l’émotion des autres sans même s’en rendre compte (Hatfield et al. 1993; Barsade 2002). À cela s’ajoute l’épuisement : de longues journées, peu de sommeil, des repas sautés, la danse et les cris entretiennent un état d’excitation et de fatigue où l’esprit critique baisse la garde, où le cerveau traite l’information par sa voie la plus économe, celle des signaux de surface et des raccourcis, plutôt que par l’examen posé des arguments (Killgore 2010; Petty et Cacioppo 1986). Une journée type s’étire sur douze heures ou davantage, debout, à sauter les bras levés au rythme d’une musique saturée, la pause déjeuner réduite ou supprimée, parfois une marche sur des braises destinée à graver dans le corps l’idée qu’on vient de dompter une peur (Killgore 2010; Petty et Cacioppo 1986). Dans cette disposition, une affirmation lancée avec aplomb et reprise par des milliers de voix paraît évidente sans avoir été pesée une seconde ; ce qui emporte la conviction tient moins à la qualité du propos qu’à l’état de celui qui l’écoute. Le séminaire n’a rien de malhonnête en cela, il organise simplement les conditions où l’on croit le plus facilement, et cela mérite d’être gardé en tête pour faire la part, le lendemain, entre ce qu’on a compris et ce qu’on a seulement ressenti.

La pression du groupe agit aussi sur le jugement lui-même. Quand des milliers de personnes se lèvent, applaudissent et répètent une formule, l’individu qui douterait se trouve face à une majorité unanime, et cette conformité peut infléchir son jugement, parfois contre ce que lui disent ses propres yeux, un effet confirmé et nuancé depuis par une méta-analyse internationale portant sur des dizaines d’études et une vingtaine de pays (Asch 1956; Bond et Smith 1996). Dans le protocole d’origine, des participants finissaient par désigner comme égales deux lignes de longueurs visiblement différentes, pour la seule raison que tout le groupe, complice, l’avait affirmé avant eux (Asch 1956; Bond et Smith 1996). Que tout le monde semble adhérer fonctionne alors comme une preuve en soi, une preuve sociale qui dispense d’examiner le fond, parmi les leviers d’influence les mieux établis (Cialdini et Goldstein 2004). Voir des milliers de personnes déjà debout et convaincues fonctionne comme un raccourci : puisque tant de gens adhèrent, on se dit que la démonstration a dû être faite quelque part, et l’on s’épargne de la refaire soi-même (Cialdini et Goldstein 2004). L’autorité et le prestige de la figure sur scène augmentent encore l’adhésion à ses consignes, comme l’a montré de longue date la psychologie sociale de l’obéissance (Milgram 1963). Des expériences célèbres ont établi que la seule présence d’une figure perçue comme légitime pousse des gens ordinaires à exécuter des consignes qu’ils n’auraient jamais suivies d’eux-mêmes, tant le costume de l’autorité suffit à emporter l’assentiment (Milgram 1963). Et cette figure, auréolée de son succès affiché, bénéficie d’un crédit que rien dans ses propos ne justifie nécessairement, par un effet de halo qui fait passer le charisme pour de la compétence (Nisbett et Wilson 1977). Une allure assurée, une voix qui porte, une réussite affichée, et l’auditoire prête d’emblée à ses conseils une justesse qu’il n’a pas vérifiée, comme on suppose compétent quelqu’un pour la seule raison qu’il paraît sûr de lui (Nisbett et Wilson 1977).

Tout cela compose un dispositif, et un dispositif a une fonction. La mise en scène, musique, lumière, mouvement collectif, charisme, agit sur l’état du public, pas sur la solidité du contenu, et l’on aurait tort de prendre l’intensité de l’expérience pour la qualité de ce qui est transmis. L’immersion prolongée, plusieurs jours, longues journées, coupure du quotidien, intensifie encore l’adhésion en agissant sur le participant lui-même, indépendamment de ce qu’on lui enseigne. Trois jours coupé du travail, de la famille et du téléphone, plongé du matin au soir dans le même récit et les mêmes rituels, laissent forcément une marque, que le propos tenu soit juste ou creux. La vente, du reste, n’attend pas la fin du séminaire, elle se déroule pendant. On annonce des places limitées pour le palier supérieur, une réduction qui expire le soir même, une occasion qui ne se représentera pas, et cette rareté fabriquée augmente l’attrait et déclenche l’achat indépendamment de la valeur du produit (Cialdini et Goldstein 2004). Un compte à rebours s’affiche à l’écran, une voix répète qu’« il ne reste que quelques places » et que « le tarif remonte à minuit », et l’urgence pousse à signer avant même d’avoir comparé quoi que ce soit (Cialdini et Goldstein 2004). On fait aussi monter chacun sur l’estrade de l’engagement public, on lui fait déclarer devant la salle ce qu’il va accomplir, et cette parole donnée devant témoins le lie à sa décision, par un besoin de cohérence que le dispositif exploite sciemment (Cialdini et Goldstein 2004). On demande de se lever, de se tourner vers son voisin, de dire tout haut l’objectif qu’on s’engage à atteindre, parfois de l’écrire et de le signer ; s’être déclaré de la sorte devant la salle rend le retour en arrière plus coûteux que la poursuite (Cialdini et Goldstein 2004). L’enchaînement est rodé : porter l’émotion au sommet, puis proposer, dans cet état précis, de s’engager davantage.


3. Les vies transformées

Restent les témoignages, qui semblent l’argument le plus fort parce qu’ils sont incarnés. Ils méritent qu’on les prenne au sérieux, et qu’on regarde ce qui les produit. On s’inscrit rarement un jour ordinaire, plutôt au creux d’une vague, après une rupture, un échec, un épuisement, c’est-à-dire au moment où, statistiquement, les choses ne peuvent guère qu’aller mieux ensuite, séminaire ou pas ; l’amélioration qui suit, attribuée à la méthode, serait pour une part venue de toute façon, par simple régression vers la moyenne, tandis qu’on ne voit pas ceux qui rechutent ou abandonnent (Barnett et al. 2004). Quelqu’un qui réserve à trois mille euros une place au lendemain d’un divorce ou d’un licenciement part d’un point bas rare, et son simple retour au niveau habituel, quelques semaines plus tard, prendra l’allure d’une remontée spectaculaire qu’il portera au crédit du séminaire (Barnett et al. 2004). L’attente et l’effet placebo produisent en outre une amélioration ressentie indépendante du contenu enseigné : croire que cela va marcher participe à ce que cela marche (Greenberg et al. 2006). Aborder les semaines suivantes avec la conviction d’être désormais outillé change la façon d’agir, d’oser, de persévérer, et cette part du mieux-être découle de l’attente elle-même, avant tout enseignement particulier (Greenberg et al. 2006). S’y ajoute l’asymétrie de ce que l’on voit : on entend les réussites éclatantes, montées sur scène et partagées, et l’on n’entend pas ceux qui ont abandonné, rechuté ou rien changé, parce qu’ils ne témoignent pas, si bien que le tableau est un échantillon trié où seuls les succès parlent. Sur mille inscrits, on entend les dix qui montent sur scène raconter leur métamorphose, jamais les centaines qui ont repris leur vie d’avant, faute de micro et faute d’envie de témoigner d’un échec. Une fois la décision prise, le ressenti se confirme de lui-même : ayant payé et choisi de croire, on remarque ce qui valide ce choix et l’on laisse filer ce qui le contredit, de sorte que l’impression d’efficacité enfle après coup sans qu’aucun fait nouveau ne l’exige (Nickerson 1998). La moindre bonne semaine devient la preuve que la méthode opère, un mauvais mois se range au compte des circonstances, et le bilan qu’on dresse penche du côté qu’on avait déjà choisi de croire (Nickerson 1998). Le seul fait de se savoir engagé, observé, tenu de rendre des comptes ou de noter ses progrès suffit enfin à faire monter l’effort pour un temps, ce qu’on appelle l’effet Hawthorne, et l’amélioration de courte durée qui en résulte est volontiers mise au crédit de la méthode plutôt que de l’attention dont on fait l’objet (McCambridge et al. 2014). Celui qui note chaque matin son humeur et ses trois priorités, sachant qu’un accompagnateur les relira, se donne davantage pendant quelques semaines ; c’est l’attention reçue qui le mobilise, plus que la grille elle-même, et le mieux constaté finit attribué au programme (McCambridge et al. 2014).

La recherche sur l’accompagnement éclaire d’où vient l’effet réel. Quand on compare des approches très différentes, on retrouve un effet largement partagé, qui tient moins à la technique propre de chacune qu’à des facteurs communs, une relation de confiance, une attente positive, un cadre qui mobilise, le sentiment d’être soutenu ; ces facteurs expliquent une grande part des résultats, si bien qu’un dispositif plus simple et bien moins cher, pourvu qu’il réunisse les mêmes ingrédients, peut produire des effets comparables (Wampold 2015). Un groupe de parole hebdomadaire, un carnet de suivi, un proche à qui rendre des comptes et une échéance claire réunissent déjà l’essentiel de ces ingrédients pour une somme dérisoire, ce qui range le supplément payé du côté de l’expérience davantage que du résultat (Wampold 2015). Les mécanismes du placebo, attente et conditionnement, produisent même des effets physiologiques mesurables, preuve qu’une amélioration réelle peut survenir sans ingrédient actif spécifique (Benedetti 2008). Que l’amélioration soit réelle n’est donc pas en cause ; ce qui l’est, c’est l’idée qu’elle proviendrait d’un savoir secret réservé à ceux qui paient le prix fort, quand les leviers qui la produisent sont connus, publics et peu coûteux.

Deux confusions restent à écarter. Le grand frisson du séminaire, le breakthrough que l’on raconte ensuite, est un état émotionnel intense, qui n’équivaut pas à un changement durable de compétence ou de comportement, et prendre l’un pour l’autre surestime ce qui restera. Pleurer, crier, s’effondrer puis se relever transformé fait un souvenir marquant, qui ne préjuge en rien des habitudes réellement tenues une fois rentré chez soi, seul, sans la salle ni la musique. Faute de suivi à distance, l’élan ressenti le dimanche soir ne dit rien de ce qu’il en sera trois mois plus tard, quand il se sera dissipé, et cette décrue n’apparaît dans aucun témoignage, puisqu’on témoigne à chaud. De toute façon, des témoignages de transformation sont produits par toutes les méthodes, gourous, programmes concurrents, thérapies, traditions, de sorte qu’ils ne départagent pas leur valeur respective. Les mêmes récits de vies retournées se recueillent à la sortie d’une retraite silencieuse, d’un stage sportif exigeant ou d’une conversion religieuse, ce qui les rend impuissants à désigner laquelle de ces voies porterait un effet qui lui soit propre.

Plusieurs moteurs de la transformation ressentie après un séminaire premium : attentes et placebo, engagement, sélection, régression vers la moyenne, effet de groupe. Ils convergent vers l’effet ; le prix élevé n’en est pas la cause.

4. L’investissement et le réseau

Un argument plus subtil mérite un examen à part : la corrélation entre le fait d’avoir suivi ces programmes et la réussite ultérieure. On présente volontiers la liste des participants devenus prospères comme la preuve que la méthode mène au succès, alors que payer plusieurs milliers d’euros et bloquer une semaine de son agenda suppose déjà des moyens et une détermination peu communs : le prix opère un filtre socio-économique, et la corrélation reflète une sélection avant tout effet causal de la méthode. Libérer cinq jours pleins en pleine semaine et sortir plusieurs milliers d’euros de sa poche écarte d’emblée la plus grande part de la population : la salle n’a rien d’un échantillon représentatif, elle est triée par le portefeuille avant le premier mot prononcé sur scène. La salle est donc, dès le départ, remplie de gens plus aisés et plus volontaires que la moyenne, dont la réussite ultérieure peut découler de ces qualités préalables, celles-là mêmes qui les ont conduits à s’inscrire, plutôt que de ce qu’ils ont entendu sur scène. Pour démêler les deux, il faudrait comparer ces personnes à d’autres, aussi déterminées, qui n’auraient pas suivi le programme, et c’est cette comparaison qui fait défaut.

Le contenu n’est d’ailleurs pas toujours le vrai produit. Souvent, c’est le réseau, le fameux mastermind, qui crée la valeur : ce que l’acheteur obtient, et qui a un prix authentique, c’est l’accès à un cercle de pairs ambitieux, des contacts, des occasions, un sentiment d’appartenance, une valeur de mise en relation distincte de celle du contenu enseigné. Il arrive que la vraie valeur d’une année de cercle se joue dans un couloir, une présentation faite entre deux ateliers, un associé ou un premier client rencontré là et nulle part ailleurs ; cette valeur est bien réelle, elle revient au carnet d’adresses réuni plus qu’au propos tenu sur scène. Elle peut justifier le prix à elle seule pour certains, à condition de voir clairement qu’on a payé pour entrer dans un club, ce qui peut être un bon calcul, et non pour acquérir une technique de transformation dont l’efficacité propre resterait à démontrer. Le modèle économique mérite enfin un regard, sans verser dans l’accusation nominale : certaines offres de développement personnel premium empruntent au marketing de réseau, on y gravit des paliers, on y devient ambassadeur, on revend le statut acquis, on est encouragé à recruter, de sorte que la prospérité du système dépend du flux de nouveaux entrants au moins autant que de l’efficacité du contenu pour ceux qui y sont déjà. On y devient certifié pour animer à son tour, on touche une part sur les places qu’on fait vendre, on est invité à ramener son entourage : le vocabulaire est celui de la transformation, la mécanique celle d’un réseau de distribution. Cette structure ne prouve aucune tromperie par elle-même, mais elle aligne les incitations sur le volume de ventes, ce qui invite à examiner la promesse de plus près plutôt qu’à la prendre pour argent comptant.


5. Le succès prouverait l’efficacité

Reste l’argument massue : le succès. Si la figure est riche et suivie par des millions de personnes, c’est bien que la méthode fonctionne, se dit-on ; tant de gens ne peuvent pas avoir tort, une telle réussite ne peut pas reposer sur du vide. Pourtant le nombre d’adeptes et la fortune accumulée ne disent rien de l’efficacité de la méthode, pas plus que la popularité d’un remède n’a jamais établi qu’il guérissait. Des remèdes brevetés du dix-neuvième siècle, vendus par pleins wagons et défendus par des clients reconnaissants, aux régimes miracles qui reviennent à chaque décennie, la liste des succès commerciaux sans effet démontré est longue, et la gratitude de leurs adeptes n’y a jamais rien changé. L’histoire des engouements est pleine de produits adorés par des foules et dépourvus d’effet propre : la ferveur mesure l’attrait, pas la véracité de ce qu’on adore. L’appel à la richesse, lui, confond la réussite commerciale du vendeur avec l’efficacité du produit vendu, alors qu’on peut s’enrichir en vendant ce qui ne tient pas ses promesses, comme on peut échouer avec un excellent produit mal commercialisé.

Ce que mesure réellement le succès, c’est autre chose que l’efficacité. Qu’une figure soit riche et suivie par des millions de personnes prouve qu’elle vend bien, ce qui est une compétence réelle, celle du marketing, de la scène et de la distribution, distincte de l’efficacité de ce qu’elle vend. Remplir un stade, tenir une salle en haleine pendant douze heures, faire signer des milliers de personnes en un week-end sont de vrais savoir-faire, rares et précieux, qui disent à quel point la personne vend, jamais si ce qu’elle vend produit l’effet promis. Sa fortune vient d’un empire bâti sur le volume, événements à guichets fermés, licences, livres, produits dérivés, dont les revenus dépendent du nombre d’entrées vendues, pas d’un suivi des résultats obtenus par les participants. Aucune ligne de ce chiffre d’affaires n’est indexée sur le nombre de vies réellement changées : on paie pour entrer, jamais au résultat, et l’empire peut prospérer que la promesse tienne ou non. Et la mesure, justement, manque : il n’existe guère d’essais comparant l’effet propre de ces méthodes à des alternatives bon marché, de sorte que le succès commercial ne renseigne pas sur la valeur enseignée (Theeboom et al. 2014). On aimerait citer une étude ayant suivi sur un an des participants tirés au sort face à un groupe comparable resté à l’écart ; elle fait pratiquement défaut, et son absence laisse entière la question de l’efficacité propre (Theeboom et al. 2014). Deux talents très différents se trouvent ainsi réunis chez les grandes figures du secteur, un talent réel de communication et de vente, et une promesse d’efficacité personnelle ; le premier est attesté par le succès commercial, le second reste à établir, et rien n’oblige à créditer le vendeur du second sur la foi du premier.


6. Concession honnête et conclusion

Il serait malhonnête de finir sur une charge, car des effets réels existent. Le coaching produit des effets documentés, recadrage, motivation, responsabilisation, sentiment d’appartenance, mais modestes, et ni spécifiques à une figure donnée ni propres à un prix élevé, comme le montrent les méta-analyses disponibles ; certaines personnes en ressortent réellement plus motivées, plus claires sur leurs priorités, mieux entourées, et ce gain est authentique même s’il reste modeste et non spécifique à l’offre premium (Theeboom et al. 2014; Jones et al. 2015). Il s’explique en grande partie par les facteurs communs, attente, alliance, mobilisation, plutôt que par un ingrédient propre à une méthode premium, ce qui explique qu’une alternative simple puisse produire des résultats comparables (Wampold 2015).

Le scepticisme doit toutefois rester symétrique, sans s’arrêter au camp qui arrange. La base de preuve sur le coaching reste limitée et hétérogène, parfois entachée de conflits d’intérêt, ce qui impose de ne pas survaloriser ces méta-analyses, dans un sens comme dans l’autre (Theeboom et al. 2014). Et quand un changement durable survient après un séminaire, le mérite en revient d’abord à la personne qui l’a opéré : la méthode a pu jouer un rôle de catalyseur ou d’occasion, ce qui n’est ni négligeable ni la preuve d’une efficacité qui lui serait propre.

De tout cela se dégage un outil portable, applicable à toute offre premium. Il consiste à distinguer ce qui emporte l’adhésion, le prix, la foule, le témoignage, le succès, de ce qui établirait l’efficacité, une preuve comparative, et il tient en une question à se poser devant toute promesse coûteuse : qu’est-ce qui, ici, prouverait que cela marche mieux qu’une alternative dix fois moins chère ? Si la réponse est le prix, la salle, les témoignages ou la réussite du vendeur, on est encore du côté de ce qui convainc, sans avoir touché à ce qui établit l’efficacité. La question ne dévalorise pas l’expérience vécue, elle la remet à sa place, du côté du ressenti. Ce qui trancherait, c’est un essai comparant la méthode à une alternative bon marché, à motivation égale ; tant qu’il manque, le doute sur l’efficacité propre reste justifié, sans qu’il faille pour autant crier à l’imposture. La conclusion est moins sévère qu’elle n’en a l’air : elle n’invite ni à fuir ces offres ni à s’y précipiter, plutôt à savoir ce que l’on achète, une expérience parfois forte et utile, dont rien ne garantit qu’elle vaut son prix en efficacité propre tant qu’aucune comparaison loyale ne l’a montré. C’est la même prudence que devant n’importe quelle offre premium : se demander, avant de payer, ce qui distinguerait une vraie efficacité d’une belle mise en scène, et attendre pour se dire convaincu que la réponse tienne debout par elle-même.

Le signal, son mécanisme, et ce qu’il mesure vraiment : le prix, la foule, le témoignage et le succès, face à ce qui établirait l’efficacité.

Bibliographie

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