Les arguments philosophiques pour Dieu conduisent-ils jusqu'au Dieu des croyants ?
Ces arguments sont défendus dans des revues savantes, et le passage de leur conclusion à Dieu y est un chantier que leurs défenseurs ont ouvert eux-mêmes
0. Une porte que le journal avait laissée fermée
Deux papiers de ce journal se sont arrêtés devant la même porte. Le papier sur la douleur de quitter sa religion écartait les arguments cosmologique, de la contingence et moral, qui relevaient à ses yeux d’un autre examen. Le papier sur les arguments pour l’islam s’en tenait à ceux qu’on entend dans une conversation, et il précisait que son silence sur la théologie savante ne valait aucun verdict contre elle. L’examen que ces deux textes annonçaient commence ici.
Cette réserve engage la suite. Un examen venu démolir ces arguments la rendrait fausse après coup, et le lecteur qui les tient pour bons s’en apercevrait. Ce lecteur doit donc pouvoir lire ce qui suit comme un compte rendu, où il retrouvera les auteurs qu’il connaît. L’examen porte sur ce que ces arguments établissent dans la littérature qui les défend, et il laisse entière la question de l’existence de Dieu.
Chacun des trois arguments part d’un fait que beaucoup admettent. L’argument cosmologique part de ce que l’univers, ou tout ce qui commence d’exister, a une cause, celui de la contingence de ce que les choses qui existent auraient pu être absentes, et l’argument moral de ce qu’il existe des obligations morales objectives. Tous trois concluent à une entité précise, et le passage d’un fait du monde à un être doté de propriétés est ce qu’ils ont en commun ; c’est lui que l’examen suit.
L’argument moral entre désormais dans l’examen. Il part d’une thèse métaéthique, l’existence d’obligations morales objectives, puis demande ce qui peut les fonder (Baggett 2023). Son premier pas porte sur le statut de nos obligations, là où les deux autres partent d’une cause première ou d’un être nécessaire.
La littérature lue le traite sous des formes métaphysiques et épistémiques (Baggett 2023). La première demande ce qui fonde le bien et l’obligation ; la seconde demande pourquoi nos jugements moraux suivraient le vrai malgré leur histoire évolutive (Baggett 2023). Dans les deux cas, le passage vers Dieu reste un pas distinct.
Est-ce qu’un argument qui établit une cause première a établi Dieu du même coup ? La question paraît simple, et elle a l’air d’une objection que ces arguments auraient manquée. La littérature lue dit autre chose. Le passage y a plusieurs noms, et ce sont des défenseurs de ces arguments qui les lui ont donnés (Pruss 2009; O’Connor 1996; Byerly 2018; Sandsmark et Megill 2010; Mooney 2019; Anderson 2022; Schmid 2022; Ocampo 2024).
1. Ce que soutiennent ceux qui les défendent
La version la plus discutée de l’argument cosmologique s’appelle le kalam. Sa forme courante tient en trois lignes : tout ce qui commence d’exister a une cause, l’univers a commencé d’exister, l’univers a donc une cause (Linford 2023; Pitts 2008; Schmid et Malpass 2023). Dan Linford, J. Brian Pitts, Joseph Schmid et Alex Malpass la reproduisent tous dans ces termes (Linford 2023; Pitts 2008; Schmid et Malpass 2023). Linford, Schmid et Malpass l’attribuent au chapitre que William Lane Craig et James Sinclair ont publié en 2009 dans le Blackwell Companion to Natural Theology (Craig et Sinclair 2009; Linford 2023; Schmid et Malpass 2023).
Ce chapitre est resté fermé (Craig et Sinclair 2009; Linford 2023; Schmid et Malpass 2023). Son éditeur le vend, et la seule copie gratuite trouvée était une copie illicite, écartée (Craig et Sinclair 2009; Linford 2023; Schmid et Malpass 2023). La forme du kalam est donc prise ici chez ceux qui la discutent, et sa défense chez Craig lui-même, dans une réponse publiée en 2021 (Craig 2021).
Ses critiques désignent Craig comme le défenseur principal du kalam (Smith 1992; Pitts 2008; Morriston 2010; Craig 2021). Quentin Smith le range en 1992 parmi les auteurs d’arguments « puissants » en faveur du théisme, fondés sur une bonne connaissance des données cosmologiques (Smith 1992; Pitts 2008; Morriston 2010; Craig 2021). Pitts oppose sa prudence à la version populaire d’un astrophysicien apologète (Pitts 2008). Wes Morriston consacre en 2010 un article entier à son raisonnement sur l’infini (Morriston 2010).
Craig répond encore en 2021, dans la revue TheoLogica (une réponse de trois pages), à l’objection selon laquelle un Dieu hors du temps ne pourrait créer à un instant donné (Craig 2021). Sa position tient en une phrase : Dieu est hors du temps sans la création, et dans le temps depuis l’instant de la création (Craig 2021). Un Dieu apparu au premier instant commencerait d’exister, écrit-il, et demanderait alors une cause à son tour (Craig 2021). Le kalam réserve sa prémisse à ce qui commence (Craig 2021).
L’argument de la contingence a reçu sa forme de référence dans le même recueil de 2009, sous la plume d’Alexander Pruss (Pruss 2009; Schmid et Malpass 2023). Elle compte cinq pas : tout fait contingent a une explication ; il existe un fait contingent qui contient tous les autres ; ce fait a donc une explication ; cette explication fait intervenir un être nécessaire ; cet être nécessaire est Dieu (Pruss 2009; Schmid et Malpass 2023). Le chapitre a été lu dans la copie de l’auteur (Linford 2023; Pitts 2008; Ocampo 2024; Byerly 2018; Anderson 2022; Mooney 2019; O’Connor 1996; Pruss 2009). Evan Sandsmark et Jason Megill citent en 2010, parmi les défenseurs contemporains de l’argument, Robert Koons à côté de Pruss (Sandsmark et Megill 2010).
Pruss nomme quatre difficultés que tout argument cosmologique doit résoudre (Pruss 2009). Y a-t-il une explication du tout, et que faire d’une régression infinie ? Qu’est-ce qui explique la cause première elle-même, et cette cause est-elle Dieu (Pruss 2009) ? Il donne à chacune un nom : le problème de Glendower, du nom d’un personnage de Shakespeare qui se vante d’appeler les esprits, le problème de la régression, le problème du taxi et le problème de l’écart (Pruss 2009).
Ces arguments et leurs objections paraissent dans des revues à comité de lecture : Faith and Philosophy, Religious Studies, Analysis, Philosophical Studies ou le British Journal for the Philosophy of Science (Craig 2021; Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Byerly 2018; Mooney 2019; O’Connor 1996; Zarepour 2022; Stump et Kretzmann 1985; Smith 1992; Morriston 2010; Oppy 2004; Schmid 2022; Schmid et Malpass 2023; Linford 2023; Pitts 2008). Leurs défenseurs sont nommés, et leurs critiques leur répondent dans les mêmes revues, sous leur nom (Craig 2021; Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Byerly 2018; Mooney 2019; O’Connor 1996; Zarepour 2022; Stump et Kretzmann 1985; Smith 1992; Morriston 2010; Oppy 2004; Schmid 2022; Schmid et Malpass 2023; Linford 2023; Pitts 2008). Graham Oppy discute ainsi en 2004, dans Faith and Philosophy, une version de l’argument que Robert Koons avait proposée sept ans plus tôt (Oppy 2004).
Ces formulations ont prévu les objections qu’on leur fait d’ordinaire (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Craig 2021; Morriston 1977; Schmid et Malpass 2023). La plus populaire demande qui a causé Dieu, et Pruss la cite sous cette forme avant de l’écarter (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010). C’est son problème du taxi. Le nom vient d’une boutade de Schopenhauer, qui comparait le principe de raison suffisante à un taxi qu’on renvoie une fois arrivé (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010). Le principe que Pruss défend porte sur les faits contingents seulement, et un être nécessaire échappe à son domaine (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010). Sandsmark et Megill restreignent de même, à dessein, leur première prémisse aux choses contingentes (Sandsmark et Megill 2010).
Une seconde objection classique tient qu’expliquer chaque membre d’une série infinie suffit à expliquer la série entière (Pruss 2009; Morriston 1977; Schmid et Malpass 2023). Pruss lui oppose un boulet de canon (Pruss 2009; Morriston 1977; Schmid et Malpass 2023). Le boulet vole entre midi et midi une minute, et chacune de ses positions s’explique par une position antérieure, puisqu’il en existe toujours une plus proche de midi ; le vol entier, pourtant, demande qu’on nomme le canon qui a tiré (Pruss 2009). Morriston écartait déjà en 1977 la même objection, avec un argument qu’il emprunte à William Rowe (Morriston 1977).
Quelle objection auriez-vous faite en premier ? Les deux plus courantes figurent dans ces textes, avec leur réponse, et une objection qui veut porter doit désormais s’en prendre à leur réponse (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Craig 2021; Morriston 1977; Schmid et Malpass 2023). Leurs auteurs tiennent pourtant le débat pour ouvert, et ils désignent eux-mêmes les points où il se joue (Pruss 2009; Craig 2021; O’Connor 1996; Amijee 2020; Frazier 2024).
2. Les prémisses, où se tient une part de la dispute
Une part du désaccord porte sur les prémisses (Pruss 2009; Craig 2021; O’Connor 1996; Amijee 2020; Frazier 2024). Les défenseurs désignent eux-mêmes les objections qu’ils prennent le plus au sérieux (Pruss 2009; Craig 2021; O’Connor 1996; Amijee 2020; Frazier 2024). Pour Pruss, l’objection principale au principe de raison suffisante est celle de Peter van Inwagen (Pruss 2009; Amijee 2020). Craig juge en revanche « très importante » l’objection qui donnerait au commencement de l’univers une explication non théiste (Craig 2021). Timothy O’Connor, qui reconstruit en 1996 l’argument de Jean Duns Scot, nomme lui-même l’objection la plus aiguë contre l’un de ses pas (O’Connor 1996).
La première prémisse du kalam est disputée (Smith 1992; Linford 2023; Pitts 2008; Oppy 2004; Morriston 2010; Zarepour 2022; Schmid et Malpass 2023). Quentin Smith en pose les termes en 1992 sous forme d’alternative (son article retourne ensuite le Big Bang contre le théisme) (Smith 1992). Prise comme une généralisation de l’expérience, la prémisse serait fausse, puisque des particules virtuelles apparaissent sans cause ; prise comme une vérité connue a priori, elle devrait être impossible à concevoir fausse, alors qu’on peut concevoir un univers qui commence de lui-même (Smith 1992). Smith admet qu’une version plus faible, qui interdit seulement à l’être de surgir du néant absolu, échappe à la mécanique quantique (Smith 1992).
Les défenseurs du kalam tiennent la prémisse pour évidente (Smith 1992; Linford 2023; Sandsmark et Megill 2010). Pouvoir imaginer un univers surgissant tout seul, répondent-ils, laisse ouverte la question de sa possibilité (Smith 1992; Linford 2023; Sandsmark et Megill 2010). Dan Linford attaque la même prémisse par la physique, dans un article paru au British Journal for the Philosophy of Science (lu dans sa prépublication) (Linford 2023). Si la direction du temps se réduit à des faits statistiques, comme le veut un programme de physique philosophique appelé la Mentaculus, la causalité se réduit avec elle, et le commencement de l’univers peut se passer de cause au sens du kalam (Linford 2023).
Sa conclusion reste une alternative entre deux branches, dont la première est probabiliste (Linford 2023). Linford soutient par ailleurs, dans une note, que les défenseurs du kalam lisent trop dans le théorème de cosmologie qui borne le passé d’un univers en expansion (il vaut pour un espace-temps classique seulement, et il laisse ouverte l’existence d’une singularité commune) (Linford 2023).
J. Brian Pitts accorde au contraire la première prémisse, qui lui « semble vraie », et porte la dispute sur la seconde (Pitts 2008). La singularité du Big Bang, écrit-il, apporte peu d’indices d’un premier instant (Pitts 2008). Le seul commencement qui vaudrait pour toute théorie physique serait un premier instant, et c’est justement ce que la physique échoue à fournir (Pitts 2008). Pitts en tire une conséquence pour le croyant. La création dans le temps se tiendrait par la foi, comme chez Maïmonide et Thomas d’Aquin, et la cosmologie échoue à la démontrer (Pitts 2008).
De son côté, Robert Koons avait affaibli la prémisse causale (Oppy 2004). Il la tenait pour une règle par défaut, que l’expérience autorise, et il renvoyait à l’agnostique la charge de prouver le contraire (Oppy 2004). Oppy lui répond en 2004 que le passage à une règle par défaut laisse intact le sort de l’argument (Oppy 2004). Le non-théiste peut en effet accepter une autre règle par défaut, selon laquelle tout événement autre que le premier a une cause, et cette règle-là s’arrête avant la conclusion voulue (Oppy 2004).
La seconde prémisse, qui veut que l’univers ait commencé, est défendue aussi par un argument contre l’infini actuel (Morriston 2010; Zarepour 2022). Son image la plus connue est un hôtel aux chambres infiniment nombreuses, toutes occupées, où l’on loge pourtant un client de plus en décalant chacun d’une chambre (Morriston 2010; Zarepour 2022). Morriston répond en 2010 qu’un raisonnement de ce genre exclurait tout autant une suite d’événements infinie dans l’avenir (Morriston 2010). Or le principal défenseur du kalam croit à la vie éternelle (Morriston 2010). Pour lui, rappelle Morriston, un futur infini est plus qu’une possibilité (Morriston 2010).
Mohammad Saleh Zarepour défend en 2022 un argument voisin, celui de l’addition successive : une collection formée en ajoutant un élément après l’autre reste finie à chaque étape, quel que soit le nombre d’ajouts (Zarepour 2022). Il répond à l’objection du compteur qui compterait indéfiniment. Ce compteur comptera chaque nombre, et il aura pourtant toujours des nombres devant lui, alors que le passé, lui, est achevé (Zarepour 2022). Zarepour écrit toutefois que son propos laisse la prémisse à justifier (Zarepour 2022). Il montre seulement que cette objection-là échoue à la réfuter (Zarepour 2022).
Joseph Schmid et Alex Malpass s’en prennent en 2023 à une version plus récente, que Robert Koons appuie sur un paradoxe de faucheurs en nombre infini (Schmid et Malpass 2023). Leur objection repose sur une thèse des mondes possibles, l’actualisme ramifié, qui veut que chaque monde possible partage son début d’histoire avec le monde réel ; si cette thèse est vraie, le principe qui porte la version récente est faux (Schmid et Malpass 2023). Les deux auteurs s’abstiennent de soutenir cette thèse (Schmid et Malpass 2023). Ils montrent que l’argument la suppose fausse et omet de le justifier (Schmid et Malpass 2023).
Le principe de raison suffisante, dont dépend l’argument de la contingence, est plus disputé encore (Pruss 2009; Amijee 2020; Briceño 2023; Morriston 1977; Montagner 2025). Fatema Amijee écrit en 2020 qu’il a peu de défenseurs contemporains, et elle cite parmi eux Della Rocca, Pruss et elle-même (Amijee 2020; Pruss 2009). Une enquête menée auprès des philosophes professionnels trouve que 57,26 % des métaphysiciens le rejettent (chiffre rapporté par un préprint non évalué d’Alessio Montagner) (Montagner 2025).
Pruss lui donne huit justifications, de l’évidence jusqu’au sens du divin (Pruss 2009). Il concède que l’évidence vaut seulement pour qui la voit (Pruss 2009). L’objection principale, pour lui, est celle de van Inwagen, qui part de la conjonction de tous les faits contingents (Pruss 2009; Amijee 2020). Si son explication était contingente, elle ferait partie de ce qu’elle doit expliquer ; si elle était nécessaire, la conjonction le serait aussi, et tout ce qui est deviendrait nécessaire (Pruss 2009; Amijee 2020; Morriston 1977). Amijee la présente comme une objection de longue date, et elle cite van Inwagen lui-même, pour qui sa conséquence serait très dure à accepter (Pruss 2009; Amijee 2020; Morriston 1977).
Pruss répond par une version affaiblie du principe : toute proposition qui peut avoir une explication en a une (Pruss 2009). Cette version a un prix, qu’il reconnaît. Si elle entraîne la forme forte, un contre-exemple à l’une en sera un à l’autre (Pruss 2009). Il soutient cependant qu’elle suffit à conclure à un ou plusieurs êtres nécessaires (sous une hypothèse technique), même si cette implication échoue (Pruss 2009). Une explication, ajoute-t-il, peut laisser son effet contingent quand elle tient au libre choix d’un agent (Pruss 2009).
Morriston soutenait déjà en 1977 qu’un principe assez fort pour porter l’argument rend toute chose nécessaire, actions humaines comprises (Morriston 1977). La réponse par le libre choix de Dieu échoue, écrivait-il, sur un dilemme. Ou les perfections de Dieu sont contingentes, et sa raison cesse d’être ultime ; ou elles sont nécessaires, et alors elles rendent la création nécessaire, ou bien elles cessent de l’expliquer (Morriston 1977). Il sauve l’argument à une condition : lire « contingent » comme « dépendant » (Morriston 1977).
Sebastián Briceño retourne en 2023 le principe contre l’argument qu’il porte (Briceño 2023). Appliqué jusqu’au bout aux relations, comme le faisait Bradley, il interdit toute relation inexpliquée, et il conduit à un monisme où il existe un seul être (Briceño 2023). Ce monisme efface ce que l’argument cosmologique suppose : la distinction entre Dieu et le monde, la pluralité des choses, la pluralité des propriétés divines (Briceño 2023). Briceño en conclut qu’un argument cosmologique viable devrait prendre une autre forme (Briceño 2023).
Montagner va dans l’autre sens. Son préprint de 2025 (huit pages, déposé sur un serveur de prépublications) construit un argument de la contingence qui se passe du principe de raison suffisante, à partir d’une thèse plus modeste : un monde vide reste vide (Montagner 2025). Ce préprint attend encore une évaluation par des pairs, et ses preuves restent esquissées (Montagner 2025). Est-ce qu’un principe qui exige une raison pour chaque fait peut encore laisser une place au hasard, ou au choix libre ? Les textes lus se partagent sur ce point, et la question reste ouverte chez eux (Pruss 2009; Amijee 2020; Briceño 2023; Morriston 1977; Montagner 2025).
3. Le passage que les défenseurs nomment eux-mêmes
Le passage de la conclusion à Dieu a plusieurs noms dans la littérature (Pruss 2009; O’Connor 1996; Byerly 2018; Sandsmark et Megill 2010; Mooney 2019; Anderson 2022; Schmid 2022; Ocampo 2024). Pruss l’appelle le « Gap Problem », le problème de l’écart (Pruss 2009). Sa question est directe : admettons qu’il existe une cause première, s’ensuit-il quoi que ce soit d’intérêt religieux (Pruss 2009) ? O’Connor parle d’une étape d’identification, qui suit une étape d’établissement (O’Connor 1996). Simón Tadeo Ocampo, en 2024, parle de la seconde étape (son article a été lu dans un manuscrit d’auteur) (Ocampo 2024).
Ce vocabulaire est celui des défenseurs (Pruss 2009; O’Connor 1996; Byerly 2018; Sandsmark et Megill 2010; Mooney 2019; Anderson 2022; Schmid 2022; Ocampo 2024). T. Ryan Byerly, qui propose en 2018 de franchir l’écart, écrit que les discussions anciennes et contemporaines se sont concentrées sur la première étape (Byerly 2018). Sandsmark et Megill reconnaissent que le problème vaut pour la version qu’ils défendent (Sandsmark et Megill 2010). Justin Mooney l’étend en 2019 à l’argument du réglage fin, et il en fait remonter la forme célèbre au Philon des Dialogues de Hume (Mooney 2019).
Pruss écrit aussi que l’écart est la difficulté qui a le moins progressé, alors que les trois autres ont beaucoup avancé en cinquante ans (Pruss 2009). Il en propose une raison qu’il dit peut-être sociologique. Le philosophe athée ou agnostique ordinaire ne croit pas davantage à une cause première nécessaire, et celui qui y croit est en général déjà théiste, si bien qu’un argument allant de l’une à l’autre manque de public (Pruss 2009).
Pour Pruss, la partie la plus importante de l’écart est de savoir si la cause première est un agent (Pruss 2009). Des substances nécessaires dépourvues de volonté, qui produiraient au hasard des univers isolés, satisferaient la conclusion de l’argument, et elles seraient incompatibles avec le théisme (Pruss 2009). Pruss esquisse plusieurs voies pour montrer que la cause est un agent, puis qu’elle est bonne, unique et parfaite (Pruss 2009). Il les dit lui-même à peine ébauchées. L’axiome selon lequel les perfections de l’effet se trouvent dans la cause a reçu, note-t-il, une défense contemporaine presque nulle (Pruss 2009).
Ocampo range les ponts proposés en trois stratégies : l’explication la meilleure, la déduction et le dossier cumulatif (Ocampo 2024). Sa section déductive aligne seize arguments, pour l’agentivité, l’unité, la toute-puissance, l’omniscience, la bonté, l’éternité, l’immatérialité et la perfection, dont plusieurs viennent de Thomas d’Aquin et de Duns Scot (Ocampo 2024). Il les met en forme, et leur épreuve reste à faire. Les objections qu’il examine sont celles d’un contradicteur anonyme, qu’il réfute lui-même (Ocampo 2024).
Byerly propose en 2018, dans Analysis, un pont qui se veut simple (Byerly 2018). L’être nécessaire auquel conduit l’argument a au moins une perfection, l’existence nécessaire. La meilleure explication de ce trait, selon lui, est que cet être a toutes les perfections, de la même façon que le fait que tous les corbeaux soient noirs explique qu’un corbeau donné le soit (Byerly 2018). Un être parfait serait Dieu (Byerly 2018).
Tina Anderson lui répond en 2022 que sa question en cache deux (Anderson 2022). Si l’on demande pourquoi nous trouvons que cet être a l’existence nécessaire, la meilleure explication est qu’il l’a, et elle se passe de Dieu (Anderson 2022). Autrement dit, cette réponse est triviale (Anderson 2022). Si l’on demande pourquoi il l’a, la généralisation reste muette, et l’ordre de l’explication s’inverse : un être est parfait parce qu’il a les propriétés qui font la grandeur, et non l’inverse (Anderson 2022). L’auteur du pont lui avait confirmé en privé que la première lecture était la bonne (Anderson 2022).
Mooney étend en 2019 le pont de Byerly à l’argument du réglage fin (Mooney 2019; Byerly 2018). Un concepteur de l’univers aurait le savoir et la puissance voulus, et ces perfections s’expliqueraient mieux s’il les avait toutes (Mooney 2019; Byerly 2018). Il y gagne un dossier cumulatif. Son objecteur demande si un objet qui soulève cinquante livres serait alors parfait. Mooney répond que l’inférence paraît absurde seulement dans l’expérience ordinaire, peuplée d’objets imparfaits (Mooney 2019).
O’Connor reconstruit l’étape d’identification que Duns Scot donne dans son traité du premier principe (O’Connor 1996). Il en retient qu’un être nécessaire serait unique, doué de volonté, d’intelligence et d’une puissance infinie, et il en écarte plusieurs pas, dont la simplicité forte, établie selon lui « pas entièrement avec succès » (O’Connor 1996). La bonté manque à la liste, et O’Connor le dit (O’Connor 1996). Il estime pourtant qu’on exagère peu, peut-être, en closant l’argument par la formule « et c’est ce que tous appellent Dieu » (O’Connor 1996).
Craig franchit l’écart vers la personne par un argument qu’il donne en 2021 en une phrase (Craig 2021). Le seul moyen d’expliquer qu’un effet temporel naisse d’une cause intemporelle, écrit-il, est que cette cause soit un agent personnel doué de libre arbitre (Craig 2021). Il renvoie pour la démonstration à un livre antérieur, resté hors de la lecture (Craig 2021).
Schmid examine en 2022 les arguments d’unicité qu’Enric Gel avance en faveur du théisme classique, et il les juge en échec (Schmid 2022). Ils reposent sur l’identité des indiscernables, un principe qu’il dit profondément controversé, et l’un d’eux, poussé à bout, interdirait qu’il y ait plus d’une personne divine, ce qui le rend incompatible avec la Trinité (Schmid 2022). Schmid leur oppose aussi une cause première naturaliste, la singularité initiale, qu’il juge plus simple que l’acte pur du théisme classique (Schmid 2022).
Le mot « nécessaire » lui-même fait débat chez les théistes (Swinburne 2012). Richard Swinburne soutient en 2012 qu’une phrase de la forme « il existe un Dieu » échappe à la nécessité au sens fort, logique ou métaphysique (Swinburne 2012). Dieu reste nécessaire, pour lui, en un autre sens : éternel par essence, et indépendant de toute cause (Swinburne 2012). Par conséquent, l’être nécessaire de l’argument leibnizien et celui de cette tradition théiste demandent un examen avant d’être identifiés l’un à l’autre.
Eleonore Stump et Norman Kretzmann défendaient en 1985 un ordre de l’explication qui part de la perfection (Stump et Kretzmann 1985). Dieu est simple parce qu’il est parfait, et la nécessité de son existence découle de cette simplicité, si bien qu’elle se passe d’une explication supplémentaire (Stump et Kretzmann 1985). Le pont de 2018 suit cet ordre, et sa réplique de 2022 défend l’ordre inverse (Byerly 2018; Anderson 2022; Stump et Kretzmann 1985). Combien de propriétés faut-il établir avant que l’être auquel conduit l’argument mérite le nom de Dieu ? Les textes lus répondent diversement. Chaque réponse a reçu son objection publiée (Pruss 2009; Byerly 2018; Anderson 2022; Mooney 2019; O’Connor 1996; Schmid 2022; Craig 2021; Ocampo 2024; Stump et Kretzmann 1985).
4. Ce que les défenseurs attendent de ces arguments
Une partie des défenseurs tient l’écart pour un problème moins grave qu’il y paraît (Ocampo 2024; Pruss 2009; Byerly 2018; Sandsmark et Megill 2010; De Cruz 2014). Ocampo soutient que l’existence d’un être nécessaire serait presque impossible si le naturalisme était vrai, et bien plus probable si le théisme l’était, de sorte que la première étape compterait déjà comme un indice en faveur de Dieu (Ocampo 2024). La seconde ajouterait des indices, à titre facultatif (Ocampo 2024). Son texte a été lu dans un manuscrit d’auteur daté d’octobre 2023, avant sa parution dans l’International Journal for Philosophy of Religion.
Pruss juge raisonnable qu’un défenseur cesse à un moment de dériver les attributs, et confie les autres à la foi et à d’autres arguments (Pruss 2009). Échouer à prouver qu’une cause première a un attribut, ajoute-t-il, fournit à peine un argument contre cet attribut (Pruss 2009). Byerly renvoie de son côté la charge à l’athée, qui doit trouver une explication non théiste aussi bonne que la sienne (Byerly 2018).
Helen De Cruz décrit en 2014 ce que ces arguments font chez ceux qui les lisent (De Cruz 2014). Ils persuadent rarement au-delà de ceux qui en partagent déjà la conclusion, et l’affiliation religieuse suit d’abord les parents et les proches (l’autrice s’appuie ici sur la sociologie de la conversion) (De Cruz 2014). Leur fonction est ailleurs. Ils montrent qu’une vue religieuse reste une option raisonnable là où plusieurs visions du monde coexistent (De Cruz 2014).
Elle rapporte qu’environ 14,6 % des philosophes sont théistes, contre 70 à 75 % de ceux qui travaillent en philosophie de la religion (De Cruz 2014). Ces chiffres ont deux sources. L’une est une enquête qu’elle a menée, l’autre l’enquête PhilPapers, et le texte laisse leur répartition dans l’ombre (De Cruz 2014). En outre, une enquête parue en 1998 dans Nature, qu’elle cite, compte 7 % de théistes seulement parmi les membres de l’Académie nationale des sciences américaine (De Cruz 2014). Elle donne trois lectures de l’écart entre philosophes, et elle laisse la question ouverte : la force des arguments, la partialité de ceux qui les étudient, ou le désintérêt des athées pour la discipline (De Cruz 2014).
Sandsmark et Megill visent une conclusion plus modeste encore : il serait rationnel, et non démontré, d’admettre que la cause de l’univers est un être personnel et bon (Sandsmark et Megill 2010). Leur pont vers Dieu est un pari pragmatique, qu’ils rapprochent eux-mêmes de celui de Pascal (Sandsmark et Megill 2010). Est-ce qu’un argument qui convertit très peu de lecteurs a échoué, s’il montre qu’une croyance reste raisonnable ? Les défenseurs lus répondent que non. Ils le disent dans leurs propres termes (Ocampo 2024; Pruss 2009; Byerly 2018; Sandsmark et Megill 2010; De Cruz 2014).
5. Le test de symétrie mord-il ici ?
Le papier sur les arguments pour l’islam a établi un instrument : se demander si un argument conclurait tout aussi bien à la thèse adverse, auquel cas il laisse les deux camps à égalité. L’instrument a ses bornes. Quand la prémisse est un fait qui pourrait différer d’un cas à l’autre, la symétrie renvoie à l’examen de chaque cas. Or ces arguments ont été construits en prévoyant ce genre d’objection (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Craig 2021; Morriston 1977; Schmid et Malpass 2023). Un instrument éprouvé ailleurs vaut d’être appliqué ici à une condition : qu’il attrape ce que la littérature a laissé de côté.
Jessica Frazier montre en 2024 que la même famille d’arguments existe dans la philosophie indienne, et qu’elle y conduit ailleurs (Frazier 2024). Les arguments qu’elle étudie partent de ce que le néant reste stérile, de ce que le monde suit partout le même ordre, et de ce que ses parties communiquent entre elles (Frazier 2024). Frazier les rapproche des arguments contemporains de la contingence, ceux de Robert Koons notamment (Frazier 2024). Ils aboutissent à un fondement unique, appelé Brahman (Frazier 2024).
Ce Brahman diffère du Dieu du théisme classique sur cinq attributs (Frazier 2024). L’existence par soi y devient une nature qui se donne elle-même, la simplicité un tout aux pouvoirs enchevêtrés, le dessein une créativité naturelle, la bonté des valeurs rapportées à leur place dans le tout, et la personne une forme qui la dépasse (Frazier 2024). Les mêmes arguments ont servi en Inde au théisme personnel comme au panthéisme ou à une divinité de pure conscience (Frazier 2024). Frazier conclut que ce divin est compatible avec le théisme traditionnel, et qu’il en est indépendant (une conclusion qu’elle donne au conditionnel, si ces arguments sont justes) (Frazier 2024).
La tradition indienne connaissait aussi l’objection des doubles : le temps, la nature propre des choses, la nécessité ou le hasard pourraient tenir le rôle explicatif qu’on prête au divin (Frazier 2024). Frazier recense neuf objections que ces arguments ont reçues, et la plus pressante à ses yeux est celle de l’école bouddhique du Madhyamaka, pour qui les chaînes de causes peuvent remonter indéfiniment ou tourner en cercle (Frazier 2024). Helen De Cruz relève de son côté que ces arguments existent dans l’islam, le judaïsme, le christianisme et les traditions polythéistes de l’Inde et de l’Antiquité (De Cruz 2014).
La conclusion rivale la plus discutée dans les textes lus est naturaliste (Byerly 2018; Anderson 2022; Schmid 2022). Byerly, Anderson et Schmid examinent tous trois l’idée que l’être nécessaire soit le premier état de l’univers physique (Byerly 2018; Anderson 2022; Schmid 2022). Anderson se dit favorable à cette idée (Anderson 2022). Quentin Smith allait plus loin en 1992 : un Dieu omniscient aurait garanti la naissance d’un univers habité, alors que la singularité initiale échappe à toute loi, et il en concluait, à titre provisoire, que le Big Bang est incompatible avec le théisme (Smith 1992).
Pitts construit une parodie par le renversement du temps (Pitts 2008). La relativité générale traite les deux sens du temps de la même façon, et le Big Bang est l’image renversée de l’effondrement d’une étoile en trou noir (Pitts 2008). Si le premier exigeait un créateur, le second exigerait un destructeur, et Pitts juge cette conclusion absurde (Pitts 2008). Schmid et Malpass opposent une autre symétrie à un argument modal de la contingence : qu’il soit possible que les choses aient commencé, ou possible qu’elles aient toujours existé, les deux prémisses paraissent aussi modestes, et l’argument a besoin de la première sur la foi de raisons qu’il omet de donner (Schmid et Malpass 2023).
La symétrie mord donc à deux endroits, et elle y fait deux travaux différents (Pitts 2008; Morriston 2010). Contre le premier pas, les parodies de Pitts et de Morriston visent une prémisse précise, le commencement de l’univers (Pitts 2008; Morriston 2010). Elles relèvent de la vérification sur pièces. Contre le second pas, en revanche, elle porte plus loin : Brahman, la singularité initiale et le Dieu des théistes acceptent tous un premier terme, et c’est la seconde étape seule qui doit les départager (Frazier 2024; Byerly 2018; Anderson 2022; Pruss 2009).
Est-ce qu’un argument qui mène aussi bien à Brahman qu’au Dieu de la Bible a échoué, ou a-t-il montré qu’il lui faut une suite ? La littérature lue a déjà formulé cette objection. Elle y a aussi répondu (Byerly 2018; Pruss 2009; O’Connor 1996; Frazier 2024; Smith 1992; Pitts 2008; Morriston 2010; Schmid 2022; Anderson 2022). Byerly répond à la singularité naturaliste, Pruss à un collège de causes premières, O’Connor à une pluralité d’univers isolés (Byerly 2018; Pruss 2009; O’Connor 1996; Frazier 2024; Smith 1992; Pitts 2008; Morriston 2010; Schmid 2022; Anderson 2022). L’instrument du journal confirme donc où porte la charge, et ce qu’il attrape, la littérature l’avait déjà vu.
Le compte d’insensibilité, établi dans le papier sur la douleur de quitter sa religion, trouve ici un seul point d’application. Linford, avec les auteurs de la Mentaculus, explique par l’histoire de la sélection naturelle l’intuition qui interdit à quoi que ce soit de sortir du néant (Linford 2023). Pour qu’une origine retire sa valeur à une croyance, il faudrait que ce qui la produit se déclenche de la même façon qu’elle soit vraie ou fausse, et une histoire évolutive échoue, à elle seule, à le montrer. L’argument de Linford tient à sa thèse sur la causalité (Linford 2023). Elle se discute en physique (Linford 2023). Ces arguments relèvent d’ailleurs de la famille factuelle que distingue le papier sur les arguments pour l’islam : ils se jugent sur leurs prémisses, de front.
6. L’argument moral mène-t-il jusqu’à Dieu ?
Erik Wielenberg place au cœur de l’argument moral de William Lane Craig une thèse : la morale objective a un fondement solide si et seulement si Dieu existe (Wielenberg 2012). En posant qu’il existe des vérités morales objectives exactement quand la morale a un tel fondement, il en tire qu’il en existe si et seulement si Dieu existe (Wielenberg 2012). Craig tient pour évident qu’il en existe (Wielenberg 2012). La conclusion suit : Dieu existe (Wielenberg 2012). Sous cette forme, l’inférence est valide, et la discussion porte sur deux prémisses : la première lie ce fondement à Dieu, la seconde affirme qu’il existe des vérités morales objectives.
Pour défendre la première, Craig s’appuie sur la théorie du commandement divin, d’après la reconstruction de Wielenberg (Wielenberg 2012). Cette théorie dit ce qui fait qu’une obligation oblige. L’argument, lui, conclut à l’existence de celui qui commande. Robert Merrihew Adams la présente comme une théorie sociale de l’obligation, qui étend nos relations personnelles jusqu’à faire de Dieu leur participant le plus important (Adams 1987).
David Baggett distingue cette voie métaphysique d’une voie épistémique, centrée sur la connaissance morale (Baggett 2023). Celle-ci compare les ressources du théisme et des explications séculières pour rendre compte de la connaissance morale, alors même que l’évolution a façonné nos dispositions morales (Baggett 2023). Baggett envisage une évolution guidée par Dieu, qui accorderait nos convictions morales les plus fermes à la vérité morale (Baggett 2023). Il lui prête une portée mesurée : des raisons proprement morales de prendre le théisme au sérieux, qui ne suffisent peut-être pas à le rendre plus probable que son contraire (Baggett 2023). Dans un article distinct, Paul Rezkalla soutient que l’évolution théiste laisse place à ce que nos jugements moraux suivent la vérité morale (Rezkalla 2020). Rezkalla n’en conclut pas que le théisme est vrai (Rezkalla 2020).
Wielenberg défend en 2009 un réalisme moral sans Dieu, où des vérités morales nécessaires ne reçoivent pas de fondement extérieur (Wielenberg 2009, 2012). En 2012, il relève que Craig reproche à ce réalisme des liens logiquement nécessaires laissés sans explication, alors que la théorie du commandement divin de Craig en pose elle aussi, entre la nature de Dieu et certains de ses commandements (Wielenberg 2012). Wielenberg en conclut que la défense de l’argument moral par Craig est incohérente (Wielenberg 2012).
Jeremy Koons examine une autre réponse au dilemme d’Euthyphron : les commandements divins seraient la source de toute obligation, tandis que la nature bonne de Dieu l’empêcherait de commander l’injuste (Koons 2012). Il objecte que cette bonté cesse d’être intelligible si aucun trait ne l’explique, et qu’un étalon extérieur à Dieu semblerait nécessaire pour la rendre intelligible (Koons 2012). Son objection vise la théorie du commandement divin, donc l’appui de la première prémisse.
Wes Morriston soulève une autre difficulté : un commandement est un acte de parole qui doit parvenir à son destinataire, et l’incroyant raisonnable paraît ne pas en recevoir (Morriston 2008). Matthew Alexander Flannagan lui avait répondu qu’il suffit de percevoir l’autorité d’une exigence, sans en connaître la source (Flannagan 2021). Wielenberg en a tiré l’objection des psychopathes : s’ils ne perçoivent pas cette autorité, ils n’auraient alors aucune obligation morale (Flannagan 2021). Flannagan distingue l’obligation objective, qui dépend des circonstances réelles, de l’obligation subjective, qui dépend de ce que l’agent en croit (Flannagan 2021). L’objection, selon lui, glisse de l’une à l’autre (Flannagan 2021). Le présent article ne tranche pas ce qu’un agent incapable de reconnaître l’exigence doit encore faire.
Baggett rapporte que les auteurs évolutionnistes qu’il examine refusent le réalisme moral, chacun par une voie différente (Baggett 2023). Ils contestent donc la seconde prémisse (Baggett 2023). Leur refus ne règle pas la question : Baggett leur oppose justement l’évolution guidée (Baggett 2023). Rezkalla le fait aussi, dans son propre article (Rezkalla 2020). Wielenberg, lui, accorde cette prémisse et discute le fondement (Wielenberg 2009, 2012).
À quelle condition un fondement des obligations devient-il le Dieu bon et législateur d’une tradition précise ? Le présent article laisse ce passage ouvert. Le test de symétrie, appliqué plus haut aux arguments cosmologique et de la contingence, demande si un argument conclurait tout aussi bien à la thèse adverse. Pour l’argument moral, le dossier ne contient encore aucune source lue qui permette de le poser. Trois sources retenues n’ont pas été lues, faute d’une version en accès libre trouvée, et rien n’en est rapporté ici : A New Moral Argument for the existence of God d’Andrew Ter Ern Loke, Moral and Theological Realism: The Explanatory Argument de Russ Shafer-Landau, et The New Moral Argument for God Fares No Better d’Evan Jack, Mustafa Khuramy et Erik Schulz (Loke 2022; Shafer-Landau 2007; Jack et al. 2024).
7. Ce qui est établi, et ce qui reste fermé
Sur l’argument cosmologique et sur celui de la contingence, la littérature lue établit trois choses. Ces arguments ont des défenseurs nommés, et défenseurs comme critiques publient dans des revues à comité de lecture (Craig 2021; Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Byerly 2018; Mooney 2019; O’Connor 1996; Zarepour 2022; Stump et Kretzmann 1985; Smith 1992; Morriston 2010; Oppy 2004; Schmid 2022; Schmid et Malpass 2023; Linford 2023; Pitts 2008). Leurs formes ont été conçues pour écarter les objections courantes (Pruss 2009; Sandsmark et Megill 2010; Craig 2021; Morriston 1977; Schmid et Malpass 2023). Leurs prémisses sont disputées sur des points précis, la cause du commencement, l’infini actuel et le principe de raison suffisante, et chacun de ces points a ses arguments des deux côtés (Smith 1992; Linford 2023; Morriston 2010; Zarepour 2022; Pruss 2009; Briceño 2023; Amijee 2020). Le passage de leur conclusion à Dieu est un problème que leurs défenseurs ont nommé, et chaque pont proposé y est discuté pied à pied (Pruss 2009; Byerly 2018; Anderson 2022; Mooney 2019; O’Connor 1996; Schmid 2022; Craig 2021; Ocampo 2024; Stump et Kretzmann 1985).
Sur l’argument moral, David Baggett distingue deux voies, l’une métaphysique et l’autre épistémique (Baggett 2023). Leurs critiques discutent surtout le fondement que propose la voie métaphysique. Le présent article laisse ouverte la question du passage au Dieu d’une tradition, faute de source lue dans ce dossier qui permette de le suivre.
L’hypothèse de départ voyait dans ce passage le point faible de ces arguments. Elle tombe sous la forme où elle était posée : ce point est un chantier ouvert par les défenseurs, et une partie d’entre eux le tient pour secondaire, puisque la première étape compterait déjà comme un indice (Ocampo 2024; Pruss 2009; Byerly 2018; Sandsmark et Megill 2010; De Cruz 2014). Elle tient sous une forme plus étroite. Qu’attendez-vous d’un argument, qu’il vous mène jusqu’à un Dieu, ou qu’il vous dise jusqu’où il mène ? Le premier pas, s’il réussit, conduit à un être nécessaire que des philosophes indiens appellent Brahman et que des naturalistes identifient au premier état de l’univers, et la seconde étape décide entre ces lectures (Frazier 2024; Byerly 2018; Anderson 2022; Pruss 2009).
Ce qui est resté fermé se dit aussi. Le chapitre de Craig et Sinclair, formulation de référence du kalam, est resté hors de portée (Craig et Sinclair 2009; Linford 2023; Schmid et Malpass 2023). Quatorze des cinquante sources retenues n’ont pas été lues, dont l’article de Clemente Huneeus paru en 2022 dans New Blackfriars, qui porte le problème de l’écart dans son titre, le chapitre d’Andrew Loke sur la nature de la cause première, et la synthèse de Joshua Rasmussen sur les arguments de la contingence (Huneeus 2022; Loke 2017; Rasmussen 2010). Seuls leurs titres sont repris ici.
Plusieurs textes lus diffèrent de leur version imprimée (Linford 2023; Pitts 2008; Ocampo 2024; Byerly 2018; Anderson 2022; Mooney 2019; O’Connor 1996; Pruss 2009). L’article de Linford et celui de Pitts ont été lus dans leur prépublication, celui d’Ocampo dans un manuscrit d’auteur, ceux de Byerly, d’Anderson, de Mooney et d’O’Connor dans des versions acceptées que leurs auteurs ont déposées, et le chapitre de Pruss dans la copie que l’auteur avait mise en ligne (Linford 2023; Pitts 2008; Ocampo 2024; Byerly 2018; Anderson 2022; Mooney 2019; O’Connor 1996; Pruss 2009). Une citation à la page se vérifierait sur la version imprimée.
La première campagne a posé neuf questions à six moteurs de recherche savants, en septembre 2026, puis une requête de plus le 7 octobre ; l’un des moteurs a répondu par une erreur, et l’ensemble a rendu 259 candidats distincts, dont trente-huit ont été retenus et vingt-quatre lus en entier. L’argument moral a rejoint cet examen ; l’argument du dessein et l’argument ontologique restent hors de son périmètre.
Le papier sur la douleur de quitter sa religion et celui sur les arguments pour l’islam renvoyaient à un examen encore absent. Pour l’argument cosmologique, pour celui de la contingence et pour l’argument moral, il existe désormais, et il rend compte de débats que ces arguments mènent avec leurs propres défenseurs. Pruss tient ce passage vers Dieu pour la voie la plus prometteuse de la recherche à venir (Pruss 2009).
