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La première marche

La méthode de La Clairière résiste-t-elle à son propre test ?

Ce journal disqualifie des croyances par l'origine de la faculté qui les produit. Pourquoi s'épargnerait-il lui-même ? La réponse coûte plus cher que prévu

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0. L’objection qui vise tout

Un lecteur suit ces textes jusqu’au bout, puis retourne l’outil contre celui qui s’en sert. Vous disqualifiez une croyance en montrant que la faculté qui la produit se déclencherait de la même façon dans un monde où cette croyance serait fausse. Très bien, dit-il. Mais votre propre raisonnement sort d’un cerveau façonné par la même évolution, sélectionné pour survivre et non pour dire vrai, et rien ne garantit qu’il suive la vérité mieux que les intuitions dont vous vous méfiez. Pourquoi le vôtre échapperait-il à votre propre critère ?

L’objection est vieille et elle est sérieuse. Ce qui la rend particulière ici tient à son échelle. Elle ne conteste pas un chiffre, une source ou un enchaînement dans un texte donné, comme le font toutes les objections traitées jusqu’à présent dans ce journal. Elle vise l’instrument sur lequel reposent les textes les plus engagés de ce journal, de la religion quittée à la peur du rejet. Un papier qui se tromperait sur le tri des déchets laisserait les autres debout. Celui-là, s’il tombe, les emporte ensemble.

La réponse existe depuis l’origine du corpus. Elle tient en une subordonnée glissée au milieu d’un paragraphe. La perception, les mathématiques et la logique échapperaient à l’argument, parce que nous aurions des raisons indépendantes de penser qu’elles suivent leur objet. Le papier sur la douleur de quitter sa religion et le papier sur les arguments pour l’islam portent cette clause presque mot pour mot, et ils déclarent tous deux qu’elle y est admise et non établie. La formule a l’élégance des choses qu’on n’a jamais eu à défendre.

Car ces raisons indépendantes ne sont nommées nulle part. Elles ne sont ni exposées, ni sourcées, ni graduées, dans un corpus qui gradue tout le reste et qui refuse à ses lecteurs le moindre appui non vérifié. La clause la plus lourde de l’ensemble était la seule à circuler sans papiers. Cette dette n’est toutefois payée ici qu’en partie.

La dette est réglée maintenant, et pas au premier jour, parce que la clause a été écrite au début, quand elle servait à éviter une objection prévisible, et elle a fonctionné assez bien pour que personne n’y revienne. Tous les textes venus depuis se sont appuyés dessus sans que sa solidité soit éprouvée une seule fois.

L’ordre de découverte compte, ici comme ailleurs. Une idée qui arrive tôt et qui rend service se voit rarement demander ses titres, tandis qu’une idée tardive doit les produire avant d’entrer. Ce biais ne tient à personne en particulier, il tient à l’économie ordinaire de l’attention, et il produit des corpus dont les fondations sont plus faibles que les étages. C’est le cas de celui-ci.

L’examen ne règle pas la question de savoir si nos facultés donnent accès au monde, question ouverte depuis vingt-cinq siècles et sur laquelle aucun journal ne conclura. Il vérifie une chose plus étroite et plus vérifiable, à savoir si la clause dont ce corpus se sert dispose des appuis qu’elle s’attribue, et il rend le compte de ce qu’il a trouvé.


1. Le critère, et la distinction qu’il suppose

Un argument généalogique, celui qui juge une croyance sur son origine, ne disqualifie une croyance que si la faculté qui la produit est insensible à la vérité de ce qu’elle produit, c’est-à-dire si cette faculté se déclencherait à l’identique dans un monde où la croyance serait fausse. Tout tient dans ce dernier membre de phrase, et c’est lui qui décide de chaque verdict rendu ailleurs.

L’exemple canonique est la table devant vous. Vous la voyez parce qu’elle est là, et si on l’enlevait pendant que vous avez le dos tourné, votre perception changerait en conséquence dès que vous vous retourneriez. Le mécanisme varie avec son objet, il suit ce qu’il rapporte, et c’est précisément pour cette raison que sa production compte comme une information sur le monde plutôt que comme un événement intérieur sans portée.

L’exemple inverse est le craquement du plancher, la nuit. Il devient un intrus dans l’appartement vide, et il le devient avec la même intensité, la même accélération du cœur, la même certitude, qu’il y ait ou non quelqu’un dans le couloir. Le mécanisme s’emballe indifféremment dans les deux mondes possibles, sa production ne dépend donc pas de l’état de fait qu’elle prétend rapporter, et elle ne renseigne sur rien d’autre que sur l’état du système qui l’a produite.

Entre ces deux bornes, le corpus laisse un vide. Le papier sur la douleur de quitter sa religion pose le critère dans son dernier chapitre, après avoir rendu son verdict sept fois, il l’illustre par ces deux cas extrêmes, et il passe à la suite comme si l’espace intermédiaire était vide. Il ne l’est pas, et c’est le premier endroit où la correction porte sur notre propre corpus plutôt que sur un autre.

Une distinction manque, et elle porte l’essentiel du travail. Une faculté mal calibrée suit son objet en le déformant selon une erreur systématique, tandis qu’une faculté insensible ne le suit pas du tout et produirait la même chose quel que soit cet objet. Les deux états produisent des erreurs, ce qui explique qu’on les confonde, mais ils n’ont pas du tout la même valeur informative et ne se traitent pas de la même manière.

Un thermomètre qui affiche systématiquement deux degrés de trop est mal calibré, et il reste parfaitement informatif : il suffit de retrancher deux degrés pour retrouver la température réelle, et surtout ses variations disent quelque chose de vrai sur celles du monde. Un thermomètre débranché qui affiche vingt degrés en permanence appartient à une autre catégorie. Il ne se corrige par aucune soustraction, ses variations ne disent rien, et sa constance apparente ressemble pourtant à de la fiabilité.

Cette différence commande tout ce qui suit. Elle décide de ce que l’on fait d’une faculté prise en défaut. Devant une erreur systématique, on cherche le facteur de correction et on garde l’instrument. Devant une insensibilité, on se sépare de l’instrument, puisqu’il n’y a rien à corriger dans un signal qui ne varie pas avec ce qu’il est censé mesurer. Confondre les deux cas conduit soit à jeter des facultés utiles, soit à faire confiance à des dispositifs muets.

Le test du contrefactuel, posé dans le papier sur la douleur de quitter sa religion, sépare les deux états : il consiste à faire varier l’objet. La production suit-elle ? Si la production du mécanisme change quand l’objet change, le couplage existe quelle que soit l’ampleur de l’erreur. Si elle demeure identique alors que l’objet varie, aucune correction ne le rendra informatif. Ce test est facile à formuler et souvent difficile à conduire, parce qu’il faut pouvoir faire varier l’objet indépendamment du mécanisme qui l’observe.

C’est précisément cette difficulté qui explique pourquoi la clause d’exemption a survécu si longtemps sans être défendue. Personne ne peut faire varier le monde pour voir si la perception le suit, puisque le seul accès dont nous disposons au monde passe par la perception elle-même. L’argument doit donc emprunter des voies indirectes.

Faire varier l’objet, et regarder si l’instrument suit : le thermomètre mal calibré suit en se trompant, le thermomètre débranché ne suit pas, et le cas du milieu appelle une proportion.

2. Les trois raisons indépendantes, et ce qu’elles valent

Les raisons qui rangeraient la perception, les mathématiques et la logique du côté des facultés couplées à leur objet sont donc à instruire. Le corpus les invoque au pluriel sans jamais en nommer une seule. C’est commode et intenable. Trois sont instruites ici, parce qu’elles sont les plus souvent avancées dans la littérature philosophique et qu’elles semblaient les plus solides.

La première : la perception se corrige contre le monde

Le système visuel ne transmet pas ce qui frappe la rétine, il le retravaille en permanence. Une feuille de papier paraît blanche au soleil de midi comme dans l’ombre d’une pièce, alors que la quantité de lumière qu’elle renvoie dans les deux situations varie dans des proportions considérables. Un visage qui s’éloigne ne paraît pas rétrécir, alors que son image sur la rétine diminue exactement comme le prévoit la géométrie. Quelque chose corrige, et corrige dans le bon sens.

Ces corrections portent un nom en psychologie de la perception, les constances perceptives, et elles sont mesurées, modélisées et décrites depuis des décennies, dans leurs versions de taille, de clarté et de couleur (Walsh et Kulikowski 1998). Elles obéissent à des régularités que l’on sait écrire, elles se dérèglent de façon prévisible dans des conditions que l’on sait fabriquer, et elles fonctionnent assez bien pour que nous vivions sans nous en apercevoir. Un système accordé aux propriétés stables du monde plutôt qu’à ses apparences immédiates ferait exactement cela.

Cette littérature établit que le système visuel corrige activement, qu’il le fait selon des lois descriptibles et qu’il aboutit à une représentation plus stable que son entrée sensorielle. Elle n’établit pas que la perception suive donc son objet, ce qui est une thèse philosophique sur le rapport entre l’esprit et le monde et non un résultat de laboratoire (Walsh et Kulikowski 1998).

Le pas entre les deux propositions est réel, et il se franchit ici sans être payé. On pourrait soutenir, sans contredire une seule mesure, qu’un système ainsi construit produit une représentation stable et utile qui n’a pas à être fidèle pour remplir son office. La première raison indépendante vaut donc moins que ne le suggère le mot indépendante, et elle est notée modérée pour cette raison précise.

La deuxième : la réussite prédictive

L’argument qui semblait le plus fort est celui de la réussite prédictive. Une procédure qui permet d’annoncer un résultat avant de l’observer se trouve contrainte par ce qu’elle annonce, puisque le monde a tout loisir de la démentir et qu’il le fait souvent. Une faculté déconnectée de son objet peut produire des récits cohérents, des systèmes élégants et des convictions inébranlables ; ce qu’elle ne peut pas produire, ce sont des prédictions nouvelles qui se vérifient.

Cet argument a un nom en philosophie des sciences, on l’appelle l’argument du non-miracle, et Larry Laudan l’a attaqué en 1981, et sa conclusion est frontale : l’histoire des sciences, loin de confirmer la thèse, en réfute décisivement plusieurs versions (Laudan 1981). Le papier ne peut donc pas s’appuyer sur cette raison comme sur un acquis, et il doit exposer le débat plutôt que le contourner.

L’objection de Laudan est concrète, ce qui la rend difficile à écarter. Des théories aujourd’hui abandonnées ont connu de francs succès prédictifs, y compris sur des phénomènes qu’elles n’avaient pas été construites pour expliquer, alors que les entités qu’elles postulaient n’existent pas. La réussite prédictive ne garantit donc pas le contact avec l’objet, ou du moins elle ne le garantit pas de la manière simple dont ce journal avait besoin (Laudan 1981).

Ce débat ne sera pas tranché ici : il reste ouvert et il a produit depuis quarante ans une littérature considérable, avec des réponses sérieuses du côté réaliste. Seul importe ce qui touche directement la clause, et qui suffit à en changer le statut. La deuxième raison indépendante est contestée dans sa propre discipline par un texte majeur, et le corpus s’en servait comme d’un point acquis dont il n’avait pas à répondre.

La troisième : la correction inter-subjective

La dernière raison était annoncée comme la plus fragile des trois. Elle l’est. Certaines facultés disposent d’une procédure partagée pour trancher les désaccords, d’autres n’en ont aucune. Deux physiciens qui divergent sur une valeur ont une mesure à faire, et cette mesure les départage sans qu’ils aient à s’entendre au préalable. Deux personnes qui divergent sur le sens d’une vie humaine n’ont rien de tel, et leur désaccord peut durer aussi longtemps qu’elles.

L’ennui est que cette procédure fonctionne moins bien que l’image ne le suggère, y compris dans les domaines où elle existe. Toute une littérature philosophique porte sur le désaccord entre pairs, c’est-à-dire sur des personnes également informées, également compétentes et également honnêtes, qui examinent les mêmes données et ne convergent pas (Kelly 2010). Le phénomène est assez répandu pour avoir engendré son propre champ de recherche.

Thomas Kelly a montré en 2010 que la découverte d’un désaccord constitue elle-même une information à intégrer, et qu’elle ne commande pas mécaniquement de réviser sa position vers celle de l’autre (Kelly 2010). Selon la façon dont on pondère les raisons de premier ordre et le fait du désaccord lui-même, des positions rationnelles différentes restent défendables devant les mêmes preuves. La convergence n’est donc pas le comportement normal et attendu d’une faculté couplée à son objet, elle en est au mieux un signe parmi d’autres.

Le compte est vite fait, et il est décevant. Sur trois raisons indépendantes, une établit moins qu’elle n’en a l’air et deux sont contestées par des travaux que rien n’a écartés. Voilà l’état réel de la clause qui porte ce journal.

On objectera que ces trois raisons sont peut-être faibles séparément et fortes ensemble, comme trois cordes qui tiennent une charge qu’aucune ne porterait seule. L’argument existe en épistémologie, et il se défend. Il suppose cependant que les faiblesses des trois soient indépendantes les unes des autres. Le sont-elles ?

Elles ne le sont pas ici, et c’est ce qui empêche de sauver la clause par ce moyen. Les trois raisons échouent au même endroit et pour le même motif, à savoir le passage d’un constat sur le fonctionnement d’un mécanisme à une conclusion sur son rapport à la vérité. Les constances montrent une correction sans montrer une fidélité, la réussite prédictive montre une contrainte sans montrer un contact, et la convergence montre un accord sans montrer une justesse.

Trois cordes attachées au même point faible ne valent pas mieux qu’une seule, et l’accumulation ne remplace pas l’indépendance. Il faudrait donc une quatrième raison, d’une autre nature, qui n’emprunte pas le même passage. Le balayage n’en a pas trouvé, ce qui ne prouve pas qu’il n’en existe pas et signale seulement où porterait le travail utile pour qui voudrait reprendre la question.

Trois raisons indépendantes, et le même passage où elles s’arrêtent : les constances montrent une correction, la réussite prédictive une contrainte, la convergence un accord, et aucune ne va jusqu’au rapport à la vérité.

Une seconde objection vise le procédé lui-même, et elle est plus embarrassante. Instruire trois raisons choisies par celui qui les instruit ressemble à une mise en scène, puisque rien n’obligeait à retenir celles-là. La réponse consiste à rendre publiques les requêtes qui ont servi à les chercher, et à noter que le balayage a rendu les objections avant les confirmations. Le résultat contraire aurait été plus suspect.


3. Le cas que le corpus fournit contre lui-même

Un autre texte de ce journal, celui qui porte sur la peur du rejet, décrit une attente qui produit en partie l’état qu’elle annonce : chez la personne anxieuse, l’attention tournée vers soi pendant une conversation dégrade la performance et crée une part des maladresses qu’elle redoute. Cette phrase a été écrite sans qu’on voie ce qu’elle attaquait.

Ces phrases n’y ont pourtant pas été glissées par distraction : elles rendent compte d’un mécanisme réel et bien décrit, elles servent l’argument qui les porte, et un lecteur qui n’aurait lu que celui-ci n’y verrait aucune difficulté. La contradiction n’apparaît qu’en lisant les deux textes ensemble, ce que personne ne fait spontanément. Qui aurait dû le faire ? L’auteur du corpus.

Elles attaquent le critère, et frontalement. Une alarme qui produit en partie l’évaluation qu’elle annonce se trouve couplée au résultat, puisque le résultat dépend d’elle. Elle n’est donc pas insensible, précisément là où le critère devait mordre, et le corpus contredit sa clause centrale dans un de ses propres textes publiés. On ne peut pas déclarer une faculté déconnectée de son objet et décrire ailleurs le mécanisme par lequel elle le fabrique.

Le phénomène a un nom et une littérature abondante. Robert Rosenthal et Lenore Jacobson l’ont installé en 1968 avec une expérience devenue célèbre, dans laquelle les attentes des enseignants sur leurs élèves semblaient modifier les résultats de ces élèves, indépendamment de ce qu’ils valaient au départ (Jussim et Harber 2005; Rosenthal et Jacobson 1968). L’étude a fait fortune bien au-delà de la psychologie, jusqu’à devenir une évidence de sens commun que l’on cite sans l’avoir lue.

La suite est moins spectaculaire, et elle importe davantage. Lee Jussim et Kent Harber ont repris en 2005 trente-cinq ans de travaux sur ces attentes, en reprenant les données plutôt que les récits qu’on en fait. Leur bilan tient en peu de mots : l’effet existe bien, il est typiquement petit, il ne s’accumule guère au fil du temps, et il pourrait se dissiper plutôt que grandir (Jussim et Harber 2005; Rosenthal et Jacobson 1968). La chose est réelle et modeste, ce qui est le sort ordinaire des découvertes spectaculaires.

Ils ajoutent une remarque qui gêne davantage encore, parce qu’elle vise le raisonnement plutôt que l’amplitude. Les attentes d’un enseignant prédisent souvent les résultats de ses élèves parce que ces attentes sont justes, et non parce qu’elles se réalisent en les produisant (Jussim et Harber 2005; Rosenthal et Jacobson 1968). Là où l’on croyait voir une croyance qui fabrique son objet, il y a très souvent une croyance qui l’observe correctement, ce qui est l’exact contraire.

Le contre-exemple tient donc, et il tient en plus faible qu’annoncé : les deux sont vrais ensemble. Il ne suffit pas à montrer que l’attente de rejet crée l’essentiel de ce qu’elle redoute, et le texte sur la peur du rejet en dit sans doute trop. Il suffit en revanche à établir qu’un couplage partiel existe, et un couplage petit reste un couplage, de sorte que le critère doit dire ce qu’il en fait plutôt que l’ignorer.

Ce que cela impose est simple à formuler et coûteux à appliquer. Le critère ne rend pas un verdict binaire, car entre la faculté qui suit son objet et celle qui ne le suit pas il existe des cas intermédiaires où le couplage est partiel. Une alarme sociale en est un exemple net : elle réagit à des indices réels, elle les surinterprète largement, et elle contribue pour une part au résultat qu’elle annonce.

Le verdict change alors de forme. Il devient plus difficile à rendre. On ne demande plus si une faculté est sensible ou insensible, comme on trierait deux tas. On demande quelle part de sa production s’explique par son objet et quelle part s’explique par le fonctionnement propre du mécanisme. C’est une question de degré, elle appelle des mesures plutôt qu’une distinction, et elle prive l’argument de la netteté qui faisait son agrément.

L’outil garde toute sa valeur là où l’écart est franc, et beaucoup de cas le restent : l’écart entre une perception qui change quand le monde change et une intuition qui se déclenche identiquement dans tous les mondes possibles demeure visible à l’œil nu. Ce qui disparaît, c’est la possibilité de rendre un verdict en une phrase sur les cas du milieu, et ces cas sont plus nombreux qu’il n’y paraissait au départ.

La jalousie réagit à des indices réels, comme un changement d’horaires ou une inflexion dans le ton, et ces indices existent parfois dans le monde et parfois pas. Elle les surinterprète, elle produit des comportements de vérification qui modifient la relation, et ces comportements créent une part du résultat redouté. Trois régimes s’y superposent, et le critère ne sait pas les démêler seul.

C’est exactement la structure de l’alarme sociale décrite dans le texte sur la peur du rejet, et sans doute celle de beaucoup d’émotions dirigées vers autrui. Ces mécanismes sont partiellement informatifs, partiellement autoréalisateurs et partiellement dérèglés, dans des proportions qui varient selon les personnes et les circonstances. Un verdict global sur leur sensibilité rendrait un résultat faux dans les trois cas, et la seule chose utile à dire porte sur les proportions.

Cette exigence dépasse ce que ce journal a pratiqué jusqu’ici. Mesurer une part de couplage demande des devis expérimentaux que la plupart des travaux cités ne fournissent pas, et le corpus a souvent rendu un verdict binaire sur des cas qui appelaient une proportion. Les textes concernés ne sont pas faux pour autant, ils sont plus catégoriques que leur matière ne l’autorise.


4. La charge de la preuve

Un dernier présupposé traverse ce journal sans y avoir jamais été défendu. La charge de la preuve incombe à qui affirme, règle que le papier sur les arguments pour l’islam et celui sur la chirurgie de transition de genre emploient à des moments décisifs sans qu’aucun ne l’ait établie. Elle a l’air d’une évidence, et les évidences sont exactement ce que ce journal prétend ne pas laisser passer.

Elle n’a pourtant rien d’évident, et aucune loi de la nature ne la soutient. D’où lui vient alors son autorité ? Elle relève de la convention, au même titre que les règles qui fixent qui parle en premier dans un procès, et elle se justifie par ses effets plutôt que par un principe supérieur. On pourrait en concevoir d’autres, et certaines traditions juridiques ou religieuses en ont effectivement adopté d’autres, avec des conséquences que l’on peut examiner.

Son effet propre est fort : sans elle, toute affirmation non réfutée compterait comme acquise, et le nombre des affirmations possibles étant sans limite, chacune obligerait ses interlocuteurs à un travail de réfutation infini. Le désaccord deviendrait alors intraitable pour des raisons de pure quantité, indépendamment de qui a raison sur le fond. La règle ne dit pas qui a raison, elle dit seulement par où commencer et qui doit avancer le premier.

Elle est donc assumée ici comme une convention utile, ce qui est déjà davantage que ce que le corpus en faisait. La différence porte sur autre chose que le style. Une convention se discute, se compare à ses concurrentes et s’abandonne si elle produit de mauvais résultats, tandis qu’une évidence non nommée gouverne sans jamais avoir à se défendre.

Reconnaître son statut a d’ailleurs des conséquences immédiates sur la manière de s’en servir. Une convention procédurale ne dispense pas de regarder les raisons de l’autre, et elle n’autorise pas à rejeter une affirmation au seul motif que celui qui l’avance n’a pas fini de l’établir. Elle indique un ordre de marche dans la discussion, et l’employer comme un verdict revient à la détourner de la seule fonction qui la justifie.

C’est une faute que ce journal a sans doute commise, et le lecteur attentif la repérera dans plusieurs passages où l’absence de preuve est traitée un peu vite comme une preuve d’absence. La règle correcte est plus modeste : tant que personne n’a établi une chose, elle reste à établir, ce qui laisse entière la possibilité qu’elle soit vraie. Cette nuance disparaît facilement quand le ton monte.


5. Ce que ce journal n’a jamais montré

Une gradation gouverne le journal depuis son origine. Chaque affirmation factuelle y reçoit une note de force de preuve, forte, modérée, faible ou contestée, attribuée après lecture des sources et des tentatives de réplication. Cette note décide ensuite du ton employé dans la phrase, du verbe choisi et de la place accordée aux réserves. Elle est, à peu près, ce qui distingue ce journal d’un blog d’opinion documenté.

Elle vit dans un fichier que le lecteur ne voit jamais. Le journal se réclame ainsi d’une gradation qu’il ne montre pas. Faut-il le croire sur parole au sujet de sa propre méthode, ce qu’il n’accorde à personne d’autre ? L’asymétrie est difficile à défendre, et elle est d’autant plus gênante que la gradation existe réellement et fonctionne : le problème vient de sa dissimulation, pas de son absence.

Elle est rendue visible sur le cas présent, faute de mieux, en appliquant le barème à découvert. Sur ses cinq affirmations factuelles, aucune n’est notée forte, deux sont notées contestées, et une troisième porte une réserve explicite qui la retient loin du haut de l’échelle. C’est un résultat médiocre pour un texte censé fonder les autres, et c’est le résultat réel.

Le mot force de preuve suggère une précision que la note n’a pas. Une affirmation est notée forte quand plusieurs travaux indépendants convergent, que la réplication a été tentée et qu’elle a réussi, et que les tailles d’effet publiées se tiennent. Un chiffre tiré d’une méta-analyse lue en texte intégral y a droit seul, parce qu’une méta-analyse agrège des dizaines de travaux et que la convergence a déjà eu lieu à l’intérieur. Elle est notée contestée quand un travail sérieux la met en cause sans avoir été écarté. C’est le cas de deux des affirmations ci-dessus.

Entre les deux, la note modérée fait beaucoup de travail et signale souvent un écart entre ce que les données montrent et ce que la phrase leur fait dire. C’est le cas ici pour les constances perceptives, où la littérature est solide et l’inférence philosophique ne l’est pas. Écrire la note sans écrire la raison de la note reviendrait à déplacer le problème, et la justification est donc conservée avec elle dans le fichier.

Une gradation ne vaut d’ailleurs que si elle peut descendre, et c’est le seul point qui reçoive ici une preuve directe. Trois de ses affirmations ont été rétrogradées après lecture des sources, dont deux depuis la note la plus haute, et la rétrogradation a changé ce que la prose peut affirmer. Un barème qui n’aurait jamais fait descendre une seule note ressemblerait à une décoration.


6. Ce que la condition coûte

La méthode résiste-t-elle à son propre test ?

Elle y résiste à une condition, encore absente ici. Cette condition, ce sont des raisons indépendantes et solides de ranger la perception, les mathématiques et la logique du côté des facultés couplées à leur objet. Sur les trois qui ont été instruites, une établit moins qu’elle n’en a l’air et deux sont contestées par une littérature vivante. La clause d’exemption ne s’est pas effondrée, mais elle ne se tient plus toute seule, et elle ne peut plus servir de socle silencieux.

Cela ne rend pas l’argument nul, et rien dans ce qui précède ne va jusque-là. Une raison contestée n’est pas une raison réfutée, le débat sur le réalisme scientifique reste ouvert dans les deux sens, et personne ne soutient sérieusement que la perception visuelle soit aussi déconnectée du monde qu’une intuition de finalité cosmique. L’asymétrie entre ces deux cas existe, tout le monde la sent, et elle continue de faire son travail dans les cas francs.

Seulement elle se sent plus qu’elle ne se démontre, et c’est exactement ce que ce journal refuse d’accepter de la part des autres. Il a passé tous ses textes à expliquer qu’une conviction forte n’est pas une preuve et qu’un sentiment d’évidence renseigne d’abord sur celui qui l’éprouve.

On pourrait objecter, toutefois, qu’un journal qui publie sa propre fragilité se donne à peu de frais un air de rigueur. L’objection est juste, et le seul moyen d’y échapper consiste à changer quelque chose plutôt qu’à le déclarer. Deux textes portent désormais la mention que leur clause y est admise, et les prochains verdicts sur des cas intermédiaires devront donner une proportion. En revanche, rien n’oblige à croire que cela suffira.

L’outil reste net là où l’écart est franc, entre une perception qui change quand le monde change et une alarme qui sonne identiquement dans tous les mondes possibles. Il perd sa netteté dès que le couplage devient partiel, et les cas intermédiaires se sont révélés plus nombreux qu’on ne le croyait en commençant, y compris à l’intérieur de ce journal.

Le test du contrefactuel se pose sur soi : quand une intuition vous vient et vous paraît évidente, demandez-vous ce qui, dans le monde, devrait changer pour qu’elle ne vienne pas. Si vous trouvez quelque chose de précis, elle vous informe sur ce quelque chose. Si vous ne trouvez rien du tout, ce qu’elle documente est l’état du système qui l’a produite.

Et si vous trouvez quelque chose de partiel, ce qui est le cas ordinaire, vous êtes exactement là où ce journal vous laisse. Avec un outil qui aide à voir d’où vient une croyance, qui ne dit pas à lui seul si elle est vraie, et dont les limites sont maintenant écrites au même endroit que ses usages. La version précédente était plus confortable, celle-ci est la seule que le corpus puisse défendre en l’état.

Bibliographie

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Kelly, Thomas. 2010. « Peer Disagreement and Higher‐Order Evidence ». In Disagreement. https://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780199226078.003.0007.
Laudan, Larry. 1981. « A Confutation of Convergent Realism ». Philosophy of Science 48: 19‑49. https://doi.org/10.1086/288975.
Rosenthal, Robert, et Lenore Jacobson. 1968. Pygmalion in the Classroom: Teacher Expectation and Pupils’ Intellectual Development. Holt, Rinehart; Winston.
Walsh, Vincent, et Janus Kulikowski, éd. 1998. Perceptual Constancy: Why Things Look As They Do. Cambridge University Press.

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