Pourquoi les diplômés font-ils moins d'enfants ?
Le gradient éducation-fécondité est un fait solide, mesuré sur des dizaines de pays. La conclusion qu'on lui accroche, un monde peuplé d'esprits de moins en moins capables de penser leur survie, tient d'un tout autre matériau
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0. Introduction : l’intuition qui fait peur
L’idée circule à voix basse, ou en blague : les gens instruits font peu d’enfants, et tard. Les autres, moins diplômés, plus jeunes, plus précaires, en font davantage. Prolongez la courbe en ligne droite et la conclusion semble s’imposer toute seule : le monde se peuplerait d’esprits de plus en plus médiocres, jusqu’à une humanité incapable de penser sa propre survie. Le cinéma en a tiré Idiocracy, et la blague a survécu au film.
Le fait de départ est réel. Les plus instruits font moins d’enfants et plus tard, et la démographie le mesure d’un pays à l’autre sans que personne le dispute. Le glissement de ce fait démographique à « le monde s’abrutit » paraît une simple mise en équation du bon sens. Il n’est pourtant pas établi : le fait démographique et l’inférence qu’on lui accole se paient à des prix différents, et la seconde ne suit pas du premier. Ce pas qui ne se fait pas porte un nom, et le papier sur les preuves qui n’en sont pas l’outille.
Trois choses se mélangent dès qu’on touche au sujet, et les tenir séparées fait déjà la moitié du travail. La corrélation, d’abord : l’instruction et la fécondité varient ensemble, c’est observé et le désaccord ne porte pas là-dessus. La causalité, ensuite : savoir ce qui produit quoi. Une courbe n’y suffit pas. L’héritabilité génétique, enfin : ce qui se transmettrait par les gènes, et non par l’argent, l’école ou le milieu (trois plans, trois types de preuve, trois niveaux d’exigence). L’instruction n’est pas l’intelligence, et l’intelligence mesurée ne se lit pas comme un destin inscrit dans l’ADN.
Deux niveaux d’affirmation cohabitent dans la même phrase, et ils ne se paient pas au même prix. Le constat que les plus instruits font moins d’enfants est descriptif, daté, vérifiable dans les recensements. La conclusion que l’humanité s’appauvrirait mêle de la biologie, de la psychométrie et un jugement implicite sur la valeur des gens. Elle réclame des preuves d’un tout autre poids. Où placeriez-vous, vous, la frontière entre ce qui se mesure et ce qui se décide ? Les politiques migratoires et la mesure du QI elle-même sortent du champ (chacun de ces deux dossiers a sa littérature, et elle est ailleurs).
1. Le fait : plus instruit, moins d’enfants, et plus tard
Lucia Breierova et Esther Duflo l’ont mesuré en 2004, dans un document de travail du Bureau national de recherche économique américain : le niveau d’instruction, celui des femmes en particulier, va de pair avec une fécondité plus basse (Breierova et Duflo 2004; Balbo et al. 2012). L’intuition a donc un socle factuel, et le minimiser ne rendrait service à personne. D’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, la relation tient. Nicoletta Balbo, Francesco Billari et Melinda Mills la retrouvent dans l’ensemble des sociétés avancées (leur revue rassemble des travaux existants, sans en produire de nouveaux).
Le même niveau d’instruction va de pair avec un âge plus tardif à la première naissance (Mills et al. 2011; Balbo et al. 2012). Les femmes qui poursuivent des études longues commencent leur vie féconde plus tard : le temps des diplômes, puis celui des premières années de carrière. La fenêtre biologique disponible se réduit d’autant. Melinda Mills, Ronald Rindfuss, Peter McDonald et Egbert te Velde en font la revue en 2011, pour la Task Force reproduction et société de la Société européenne de reproduction humaine.
Le calendrier et le nombre final se combinent ici, et les confondre fausse la portée du gradient. Un report des naissances vers un âge plus avancé, d’abord, qui pourrait n’être qu’un décalage dans le temps. Une fécondité achevée qui reste plus basse chez les plus diplômées, ensuite, même une fois prises en compte les grossesses différées et finalement réalisées (le report se rattrape, le nombre final non) (Balbo et al. 2012; Mills et al. 2011). Autrement dit, une part des naissances repoussées ont bien lieu plus tard. Les autres n’ont jamais lieu.
Le gradient vaut aussi pour le nombre d’enfants désiré, et non pour le seul nombre réalisé : chez Balbo, Billari et Mills, les plus instruites visent en moyenne des familles plus petites (Balbo et al. 2012). Un gradient qui joue surtout par l’école des mères, est-ce que cela ressemble à un tri des intelligences ? Breierova et Duflo ont posé la question dans leur titre. La relation est plus marquée du côté des femmes, dans leur mesure de 2004 (Breierova et Duflo 2004).
Le premier mécanisme porte une date : 1973, le Journal of Political Economy, où Gary Becker et H. Gregg Lewis formalisent le coût d’opportunité. Plus une femme est qualifiée, plus le temps donné aux enfants se paie cher en salaire et en carrière différée, de sorte que chaque enfant a un prix d’autant plus élevé que la personne a investi dans sa formation (un prix en temps, jamais en argent seul) (Balbo et al. 2012; Becker et Lewis 1973).
Chez Breierova et Duflo, l’instruction améliore l’usage de la contraception et l’autonomie reproductive, c’est-à-dire la capacité concrète de décider du moment et du nombre (Breierova et Duflo 2004). C’est le deuxième mécanisme, celui de l’accès et du contrôle. Le troisième touche au désir lui-même : dans la revue de Balbo, Billari et Mills, un niveau d’études plus élevé va de pair avec une taille de famille idéale plus faible, et pas seulement avec une famille nombreuse souhaitée qu’on n’atteint pas (Balbo et al. 2012).
Le travail des femmes et l’urbanisation vont de pair avec une fécondité plus basse, en même temps que changent le coût, le logement et l’organisation quotidienne de la vie avec des enfants (Balbo et al. 2012). La génétique ne figure dans aucun des mécanismes connus. S’y ajoute l’arbitrage entre la quantité et la qualité, posé par Becker et Lewis en 1973, puis retrouvé par Sandra Black, Paul Devereux et Kjell Salvanes sur les fratries : les parents qui investissent davantage dans chaque enfant, sa santé, son éducation, ses activités, en ont moins (Becker et Lewis 1973; Black et al. 2004). L’instruction retarde enfin l’âge à la mise en union, ce qui décale d’autant le début de la vie féconde (Balbo et al. 2012; Mills et al. 2011).
Une femme qui termine un master vers vingt-trois ans, puis cherche un poste stable, puis un logement où accueillir un enfant, ne commence pas à fonder une famille au même âge qu’une autre entrée tôt dans la vie active. Le cas est banal, et la mécanique y tient tout entière.
Le calendrier des études repousse la première naissance, et ce report ampute la fécondité finale parce que la fenêtre fertile, elle, ne s’allonge pas : c’est le report que Mills et ses coauteurs mesurent en 2011 (Mills et al. 2011; Balbo et al. 2012). Si, en plus, chaque enfant coûte d’autant plus cher en carrière différée que la qualification est élevée, le nombre visé baisse sans qu’aucune intelligence n’entre en jeu (Balbo et al. 2012; Becker et Lewis 1973).
2. La carte du monde : où l’on fait des enfants, et où ils naissent
La fécondité mondiale tourne autour de 2,2 enfants par femme, donc près du seuil de remplacement, situé vers 2,1 (GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). La photographie qui alimente la peur commence par ce chiffre-là. Il vient du travail des collaborateurs de la Global Burden of Disease sur la fécondité, paru dans The Lancet en 2024, qui couvre 204 pays et territoires de 1950 à 2021 (les estimations sont reconstruites pays par pays), et il concorde avec les Perspectives démographiques mondiales des Nations unies de 2024. L’explosion démographique héritée des années 1970 n’est plus le présent.
Dans l’Union européenne, Eurostat mesure une fécondité tombée à 1,34 enfant par femme en 2024, son plus bas niveau depuis le début des relevés (moyenne des vingt-sept, pas le chiffre d’un pays) (GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024; Eurostat 2026). La moyenne mondiale masquait cet écart, et l’écart est ce qui compte. À l’autre extrémité, l’Afrique subsaharienne porte la fécondité la plus élevée des grandes régions, de l’ordre de quatre enfants par femme (GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024; Bongaarts 2017).
La Corée du Sud tient l’une des fécondités les plus basses de la planète, autour de 0,7 à 0,8 enfant par femme (le chiffre bouge d’une année sur l’autre, la position ne bouge pas) (GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). Le bilan démographique de l’INSEE place la France parmi les fécondités les plus hautes d’Europe, à 1,62 enfant par femme en 2024 (INSEE 2025; GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024). Même en France, la fécondité reste sous le remplacement.
Les données provisoires du Centre national des statistiques de santé américain donnent 1,6 pour les États-Unis en 2024 (Centers for Disease Control and Prevention, National Center for Health Statistics 2025; GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024). La Chine tourne autour d’un enfant par femme et le Japon de 1,2 à 1,3 (GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024; Vollset et al. 2020). Les sources s’échelonnent de 1,0 à 1,3. Dans quels pays auriez-vous cherché les fécondités les plus basses de la planète ? Ces trois pays figurent parmi les mieux scolarisés du monde, et le diplôme n’y a préservé personne de la dénatalité.
Stein Emil Vollset et ses coauteurs publient en 2020, dans The Lancet, des scénarios pour 195 pays menés jusqu’en 2100 : l’essentiel de l’augmentation à venir se concentre en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, là où la fécondité reste haute (Vollset et al. 2020; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). Leur niveau d’éducation reste sous celui des pays riches. De ces écarts découle une géographie de la croissance, et elle nourrit l’intuition du début. On se figure alors un futur peuplé en proportion croissante de personnes moins instruites, et l’on glisse de là vers l’idée d’un futur moins intelligent, en une demi-seconde et sans le voir.
Dix milliards vers la fin du siècle, puis un plateau : la population mondiale continue de croître, son rythme ralentit, et les projections de Vollset comme celles des Nations unies placent le sommet là (Vollset et al. 2020; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). Ce chiffre désamorce déjà une partie de la panique. La courbe que l’intuition prolonge à l’infini est déjà en train de s’infléchir, et les régions à forte fécondité d’aujourd’hui sont celles où la transition est en cours.
Oui, la croissance se concentre là où l’éducation moyenne est aujourd’hui plus basse (Vollset et al. 2020; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). Tout le poids de la phrase tient dans « aujourd’hui ». Ces mêmes régions connaissent la plus forte progression de la scolarisation, mesurée par Wolfgang Lutz et Samir KC dans Science en 2011, puis suivie par la compilation Our World in Data de Max Roser et Esteban Ortiz-Ospina.
Leur niveau d’éducation monte vite, en même temps que leur fécondité commence à baisser (Lutz et KC 2011; Roser, Max and Ortiz-Ospina, Esteban 2023). Juger le futur sur la photographie de l’instant revient à confondre la position d’un coureur au départ avec celle qu’il occupera à l’arrivée. La transition qui a fait passer l’Europe des familles nombreuses aux familles réduites est en cours ailleurs, avec quelques décennies de décalage, et rien n’indique qu’elle s’arrêtera en chemin (Bongaarts 2017; Lutz et KC 2011).
3. La transition démographique : ce qui fait chuter la fécondité
La démographie a un cadre pour ces écarts. Il porte un nom : la transition démographique. À mesure qu’un pays se développe, que l’éducation progresse, que les revenus montent et que la mortalité recule, sa fécondité passe d’un régime élevé à un régime bas. Wolfgang Lutz et Samir KC en donnent la version chiffrée, en répartissant les populations par niveau d’instruction. John Bongaarts en suit le déroulement en Afrique subsaharienne (la trajectoire y est décrite, elle n’y est pas prédite) (Bongaarts 2017; Lutz et KC 2011). Les régions à forte fécondité occupent un autre moment de la trajectoire que l’Europe a parcourue il y a un siècle.
Quand les enfants cessent de mourir en bas âge, les parents n’ont plus besoin de naissances nombreuses pour qu’une partie d’entre elles atteigne l’âge adulte. La baisse de la mortalité infantile précède et accompagne ainsi la baisse de la fécondité. Elle est le ressort central de la bascule. Breierova et Duflo le mesurent en 2004, et Bongaarts le retrouve sur l’Afrique subsaharienne (Breierova et Duflo 2004; Bongaarts 2017). La fécondité haute des régions pauvres se lit alors autrement, comme une réponse à un risque élevé.
Le niveau d’éducation moyen dans le monde n’a pas baissé : il a fortement augmenté au cours des dernières décennies, avec une scolarisation en hausse et un analphabétisme en recul presque partout, y compris dans les régions à forte fécondité, comme l’établissent Lutz et KC en 2011 (années de scolarité et taux d’alphabétisation) (Lutz et KC 2011; Roser, Max and Ortiz-Ospina, Esteban 2023). Le fait dérange l’image d’un monde qui s’abêtit. Pendant qu’on s’inquiète d’un appauvrissement, l’humanité n’a jamais été aussi scolarisée. La bascule, elle, se retrouve dans des cultures très différentes une fois franchi un seuil de développement, même si son calendrier varie d’un pays à l’autre (Bongaarts 2017).
Mikko Myrskylä, Hans-Peter Kohler et Francesco Billari observent en 2009, dans Nature, un léger rebond aux tout derniers étages du développement, une relation en forme de J entre l’indice de développement humain et la fécondité (résultat débattu, non confirmé partout depuis) (Myrskylä et al. 2009). La réserve compte : sans elle, on survendrait l’idée que le développement ferait indéfiniment chuter la fécondité. La trajectoire décrit une tendance forte, sans valoir loi mécanique.
Il y a un siècle et demi, les familles nombreuses étaient la règle sur tout le continent européen, dans une population très peu scolarisée et frappée d’une forte mortalité infantile (Bongaarts 2017; Lutz et KC 2011). L’exemple coupe court à l’idée d’une malédiction réservée aux autres. À mesure que l’école s’est généralisée, que les enfants ont cessé de mourir en bas âge et que les femmes ont gagné en autonomie, la fécondité a chuté jusqu’à passer sous le seuil de remplacement (Breierova et Duflo 2004; Bongaarts 2017).
Est-ce que le cas africain ou sud-asiatique porte quelque chose qui justifie d’en attendre une autre issue ? L’Europe, elle, s’est scolarisée sans rien perdre de sa capacité : elle a même connu, sur la même période, la hausse des scores cognitifs que James Flynn décrit en 1987 (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987).
4. Le saut qui ne tient pas : du gradient à la peur du déclin
Le gradient existe, la carte est réelle, la transition l’explique. Le saut, lui, donne à l’ensemble son parfum de catastrophe : passer de « les plus instruits font moins d’enfants » à « l’espèce devient cognitivement plus pauvre ». Ce saut porte un nom, la thèse dysgénique, et il se juge sur deux terrains : les faits mesurés, et la logique de l’inférence.
Au cours du vingtième siècle, les scores aux tests d’intelligence ont fortement monté, de l’ordre de trois points de QI par décennie : c’est l’effet Flynn, que Jakob Pietschnig et Martin Voracek chiffrent en 2015 dans une méta-analyse qui va de 1909 à 2013 (ce sont des moyennes de population, relevées dans les pays mesurés) (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987). Le premier obstacle est empirique. James Flynn l’avait décrit dès 1987 sur quatorze pays.
L’effet Flynn va dans le sens inverse de la prédiction dysgénique d’un appauvrissement cognitif : pendant la période où l’on annonçait un déclin, les performances mesurées grimpaient (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987). Les gains les plus marqués portent sur le raisonnement abstrait, la tâche la plus sensible à l’école et à l’environnement, ce qui cadre avec des causes acquises mieux qu’avec une amélioration génétique, difficile à concevoir en si peu de générations (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987).
La même méta-analyse porte le fait qui gêne le plus l’argument tenu ici, et il vaut mieux le poser soi-même : les gains ont diminué au cours des dernières décennies, et ils ne valent pas la même chose selon ce qu’on mesure, 4,1 points par décennie sur le raisonnement fluide contre 2,1 sur les connaissances acquises (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987).
Qui annonce un déclin y verra le début de sa courbe. Le ralentissement d’une hausse reste une hausse, et ces données ne montrent aucun retournement ; en revanche l’écart entre 4,1 et 2,1 interdit de traiter les trois points par décennie comme un chiffre unique, et c’est la moyenne de l’ensemble, pas une constante (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987).
On a bien observé, dans une partie des pays riches, un ralentissement voire une inversion de ces gains, et les tenants du déclin la brandissent volontiers. Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg comparent en 2018, dans les PNAS, des frères élevés au sein des mêmes familles : le retournement apparaît à l’intérieur des fratries, là où une sélection génétique entre familles ne peut pas l’expliquer (Bratsberg et Rogeberg 2018). La portée reste limitée (la comparaison se fait entre frères, à l’intérieur de chaque famille) : à ce titre, et non comme une preuve close, le reflux se range du côté de l’environnement (Bratsberg et Rogeberg 2018).
Le niveau d’instruction atteint dépend fortement de l’environnement socio-économique, du revenu de la famille, de la qualité de l’école, du quartier, du capital culturel. Ken Hanscombe, Robert Plomin et leurs coauteurs le montrent en 2012 sur un échantillon représentatif britannique (l’échantillon est fait d’enfants, pas d’adultes) : le statut social module l’effet de l’environnement sur le QI, et non l’effet génétique (Hanscombe et al. 2012; Breierova et Duflo 2004).
Le deuxième obstacle est conceptuel, et il vise le mot glissé subrepticement à la place de l’instruction : l’intelligence. Une confusion guette ensuite ceux qui mesurent une part héritable. Eric Turkheimer l’énonce en 2000 dans ses trois lois de la génétique du comportement : l’héritabilité d’un trait, estimée dans un environnement donné, n’implique ni différence génétique entre groupes ni trajectoire figée dans le temps (Turkheimer 2000).
Les compétences cognitives passent pour une large part par l’environnement, l’école, la nutrition, la stimulation, le langage entendu et pratiqué, tous facteurs modifiables par l’action collective (Hanscombe et al. 2012; Ritchie et Tucker-Drob 2018). La transmission entre générations confirme ainsi le diagnostic. Les améliorations de nutrition, de santé et de scolarisation élèvent la performance cognitive à l’échelle d’une population entière, et non d’un individu isolé (Ritchie et Tucker-Drob 2018).
Stuart Ritchie et Elliot Tucker-Drob rassemblent en 2018 les devis quasi expérimentaux, dont ceux qui exploitent un allongement de la scolarité obligatoire, comme la réforme norvégienne étudiée par Christian Brinch et Taryn Galloway en 2012. Leur méta-analyse conclut qu’une année de scolarité supplémentaire augmente le QI de l’ordre de un à cinq points (l’intervalle est large parce qu’il recouvre trois familles de devis) (Ritchie et Tucker-Drob 2018; Brinch et Galloway 2012). L’effet de l’école dépasse donc la corrélation : il est causal. L’éducation développe une part mesurable de la capacité, et ne se contente pas de révéler une intelligence préexistante (la distance entre un score et l’intelligence vaut des deux côtés) (Ritchie et Tucker-Drob 2018; Brinch et Galloway 2012).
Les études de jumeaux, dont celle de Claire Haworth et de ses coauteurs en 2009 sur la capacité cognitive générale, montrent que l’environnement partagé compte pour les résultats de l’enfance, en plus de la part génétique (Haworth et al. 2009; Hanscombe et al. 2012). Un second mécanisme s’ajoute au premier. La régression vers la moyenne, régularité connue de la génétique quantitative, ramène les enfants de parents aux scores extrêmes, hauts ou bas, vers la moyenne de la population, ce qui freine une dérive simple, accumulée de génération en génération (Turkheimer 2000).
La taille humaine donne l’image la plus nette de ce que l’héritabilité ne dit pas. Elle est fortement héritable au sein d’une population donnée : entre deux personnes d’un même pays, une bonne part de l’écart tient à leurs gènes. Et pourtant la taille moyenne d’un pays monte lorsque l’alimentation et la santé s’améliorent, en quelques générations, bien plus vite que ne peut changer le patrimoine génétique d’une population (Turkheimer 2000).
Ce qui vaut pour la taille vaut pour les scores cognitifs. Les trois points par décennie de Pietschnig et Voracek le disent chiffres en main : une hausse de toute la population sur quelques décennies, bien trop rapide pour être d’origine génétique (Pietschnig et Voracek 2015; Flynn 1987). Confondre l’héritabilité d’un écart à l’intérieur d’un groupe avec la cause d’un écart entre groupes, ou avec une trajectoire dans le temps, est l’erreur que la thèse répète à chaque étage (Turkheimer 2000).
Le raisonnement dysgénique a besoin que l’intelligence soit à la fois fixée par les gènes et lisible dans le nombre d’enfants. L’école, en revanche, en fabrique une part mesurable, un à cinq points par année de scolarité chez Ritchie et Tucker-Drob, et le milieu la fait varier d’une génération à l’autre (Ritchie et Tucker-Drob 2018; Brinch et Galloway 2012).
Augustine Kong et son équipe publient en 2017, dans les PNAS, une analyse de scores polygéniques sur les données de la population islandaise (une seule population, une seule méthode) : ils y détectent une légère sélection contre les variants génétiques associés au niveau d’éducation, au fil des générations récentes (Kong et al. 2017; Pietschnig et Voracek 2015). C’est la meilleure pièce du dossier dysgénique, et un argument qui ne combat qu’un épouvantail ne vaut rien. L’effet est minuscule. Durant la même période, le niveau d’éducation et de QI effectivement observé a augmenté, l’environnement pesant d’un tout autre poids que ce signal (Kong et al. 2017; Pietschnig et Voracek 2015).
Encore faut-il savoir ce qu’on additionne. Le signal islandais et les gains de l’effet Flynn ne se mesurent pas sur la même monnaie, l’un portant sur des variants génétiques et l’autre sur des scores phénotypiques que le milieu façonne, si bien qu’on ne peut pas les soustraire terme à terme pour proclamer un solde (Kong et al. 2017; Pietschnig et Voracek 2015). La version la plus sérieuse de la thèse adverse, celle de Michael Woodley et Gerhard Meisenberg en 2013, s’appuie là-dessus : le gain phénotypique et l’érosion génotypique porteraient sur des construits distincts, susceptibles de coexister sans se compenser (Woodley et Meisenberg 2013; Pietschnig et Voracek 2015).
Certes, l’objection tient, et elle oblige à la prudence sans renverser ce que mesure l’effet Flynn. La charge de démontrer un déclin de l’intelligence héritable, mesurable et non confondu avec l’environnement, reste du côté de qui l’affirme, et les indices avancés en ce sens demeurent contestés (Woodley et Meisenberg 2013; Pietschnig et Voracek 2015). L’état établi est plus sobre qu’un solde chiffré, et plus solide : les capacités effectivement observées ont monté, et le signal de sélection génotypique, à le supposer réel, reste d’une ampleur très inférieure aux variations d’origine environnementale (Kong et al. 2017; Pietschnig et Voracek 2015).
Rebecca Sear en retrace en 2021, dans Population Studies, la montée, la chute apparente et la résurgence sous l’étiquette de l’eugénisme (elle écrit en démographe, sur l’histoire de sa propre discipline) ; les affirmations empiriques de ses tenants, Richard Lynn et John Harvey en 2008 pour la plus visible, sont contestées, et la thèse reste marginale (Sear 2021; Lynn et Harvey 2008).
La place de la thèse dysgénique compte autant que ses arguments. Son inférence centrale, « les diplômés font moins d’enfants donc l’espèce s’appauvrit », confond l’instruction avec une intelligence héritable et laisse de côté les gains environnementaux. L’enchaînement ne se déduit pas de ses prémisses, même quand chaque prémisse prise isolément contient du vrai.
Le cadrage populaire qui l’accompagne, l’image des « ignorants qui se reproduisent », ajoute au sophisme un stéréotype de classe présenté comme un constat. Les estimations du camp dysgénique, prises pour argent comptant, prédisent à partir des différentiels de fécondité un déclin de quelques dixièmes de point de QI par décennie, quand l’effet Flynn mesuré par Pietschnig et Voracek en apportait près de trois dans le même temps (Woodley et Meisenberg 2013; Pietschnig et Voracek 2015). Quelques dixièmes de point par décennie, cela se verrait où ? Les deux chiffres ne se retranchent pas l’un de l’autre (des variants d’un côté, des scores de l’autre).
5. Ce que la basse fécondité coûte vraiment : le vieillissement
L’inquiétude dysgénique se dégonfle, et la basse fécondité garde pourtant une conséquence sérieuse, d’un tout autre ordre. Une fécondité durablement sous le seuil de remplacement entraîne le vieillissement de la population et la hausse du rapport entre inactifs âgés et actifs, que Vollset et ses coauteurs chiffrent en 2020 pour 195 pays sous le nom de ratio de dépendance (le calcul se fait par tranche d’âge) (Vollset et al. 2020; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). Moins d’enfants aujourd’hui, c’est demain moins d’actifs pour financer les retraites, la santé et le soin d’une population plus âgée.
Les démographes placent au centre, pour les pays à basse fécondité, un problème de travail, de retraites, de financement, donc d’économie et d’organisation sociale (Vollset et al. 2020). Le débat est réel et rude, et il porte sur des leviers concrets. Aucun de ces leviers ne consiste à trier les naissances. Balbo, Billari et Mills relèvent (leur revue ne sort pas des sociétés avancées) que les politiques natalistes ont une efficacité limitée et variable selon les pays, et que le vieillissement se traite par plusieurs voies combinées, l’emploi des seniors et des femmes, les gains de productivité, l’immigration (Balbo et al. 2012).
Quand une population vieillit durablement, le nombre d’actifs par personne âgée diminue, ce qui pèse sur les retraites, sur le système de santé et sur la croissance (Vollset et al. 2020; United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division 2024). Corriger la fausse peur ne dispense pas de mesurer celle-là. Le Japon, autour de 1,2 enfant par femme, et la Corée du Sud, sous 0,8, en font déjà l’expérience. Vollset y projette une population active en forte réduction (GBD 2021 Fertility and Forecasting Collaborators 2024; Vollset et al. 2020).
La réponse appartient au registre des choix collectifs, et l’éventail est connu : durée d’activité, emploi des femmes, gains de productivité, immigration, soutien aux familles qui désirent des enfants sans pouvoir les assumer (Balbo et al. 2012). Lequel de ces leviers vous paraît le plus supportable ? La question est politique, et elle se tranche par le vote (le vote arbitre le dosage, aucune étude ne le fera à sa place). La confondre avec un tri des naissances selon le diplôme reviendrait à se tromper de problème autant que de morale (Vollset et al. 2020).
6. Le levier qui agit dans les deux sens : l’école des filles
Chez Breierova et Duflo comme chez Lutz et KC, l’éducation des filles est l’un des plus puissants prédicteurs à la fois d’une fécondité plus basse et d’un capital humain plus élevé (le mot est prédicteur, la cause reste à établir) (Breierova et Duflo 2004; Lutz et KC 2011). La solution est là où la peur croyait voir le problème.
Le même geste, scolariser une fille, abaisse le nombre d’enfants de la génération suivante et augmente ses capacités. Combien de politiques publiques agissent ainsi dans deux directions à la fois ? Breierova et Duflo mesurent en outre que l’éducation des mères réduit la mortalité infantile et améliore la santé comme la scolarisation des enfants, ce qui enclenche un cercle où chaque génération part de plus haut (Breierova et Duflo 2004).
Étendre l’éducation dans les régions à forte fécondité élève le capital humain tout en faisant baisser la fécondité, soit l’exact contraire d’une spirale dysgénique (Lutz et KC 2011; Breierova et Duflo 2004). La conséquence tranche avec le récit du déclin. Les scénarios de Lutz et KC, qui répartissent la population projetée par niveau d’éducation au lieu de compter des têtes, donnent un capital humain mondial en hausse (une projection, pas une observation), même avec une population qui continue de croître pendant quelques décennies (Lutz et KC 2011; Vollset et al. 2020). Le monde que dessine cette projection est plus scolarisé que tous ceux qui l’ont précédé.
Deux leviers restent, et aucun ne relève de la coercition. L’accès à la planification familiale réduit les naissances non désirées, en particulier là où la fécondité est haute, ce que Bongaarts documente en 2017 sur l’Afrique subsaharienne : le nombre d’enfants se rapproche alors du nombre que les familles souhaitent (Bongaarts 2017). Et la baisse de la mortalité infantile, en sécurisant la survie des enfants, réduit le besoin de naissances nombreuses, ce qui amorce la transition de l’intérieur (Breierova et Duflo 2004; Bongaarts 2017).
La thèse de départ revenait à souhaiter que les supposés moins doués fassent moins d’enfants, dans une logique de tri. Le renversement est entier. La voie qui abaisse la fécondité là où elle est haute se trouve être celle qui élève les capacités, à savoir l’école, et d’abord celle des filles (Breierova et Duflo 2004; Lutz et KC 2011). Le même investissement agit dans le sens souhaité sur le nombre et sur la capacité, ce qui dissout l’arbitrage tragique qu’on croyait devoir trancher (Lutz et KC 2011; Breierova et Duflo 2004). Ce qu’on présentait comme une menace inéluctable se révèle un problème classique de développement, avec un levier éprouvé et déjà à l’œuvre (Lutz et KC 2011; Vollset et al. 2020).
7. Conclusion : ce que la mesure établit, et où elle s’arrête
Le fait est établi : les plus instruits font moins d’enfants et plus tard, et la croissance démographique se redistribue vers les régions aujourd’hui les moins scolarisées. L’inférence ne l’est pas. Le déclin cognitif dysgénique ne se déduit pas de ce fait : l’instruction ne mesure pas l’intelligence, le milieu en déplace une part mesurable, et les capacités observées ont monté de l’ordre de trois points par décennie au cours du vingtième siècle, dans les pays mesurés (ce sont des scores de tests, avec la prudence que cela impose).
Le fait démographique se vérifie chiffres en main, Eurostat et INSEE à l’appui. Le choix de société, avec ses politiques familiales, fiscales et migratoires, se discute et se vote. Et un jugement de valeur ne se déduit d’aucune statistique. Trois registres s’entremêlent dans ce débat, et les confondre est ce qui coûte le plus cher. De quel registre relève la prochaine phrase que vous entendrez sur ce sujet ? Aucune personne ne vaut par son diplôme, et le nombre d’enfants d’un peuple ne rend aucun verdict sur son intelligence.
Chaque fois qu’un raisonnement glisse de « ces gens-là font moins, ou plus, d’enfants » à « l’humanité va décliner », il commet le même saut logique. La raison de s’en méfier dépasse ce dossier. Il s’habille de chiffres exacts, qui lui prêtent une autorité empruntée. Rebecca Sear rappelle en 2021 que ce type de raisonnement a servi de caution à des politiques funestes ; ce passé ne le réfute pas, ce sont les mesures qui le font (Sear 2021; Lynn et Harvey 2008). Le fait démographique garde tout son intérêt, et la rigueur consiste ici à refuser le saut qui le transforme en jugement sur la valeur des peuples.
Bibliographie
Ce qui a changé
- : Le passage sur l'effet Flynn dit que les gains ont diminué dans les dernières décennies, et qu'ils varient du simple au double selon le type d'intelligence mesuré. Ce qui l'a déclenché : La lecture du texte intégral de la méta-analyse de référence, déjà citée par le papier, a montré qu'elle établit ces deux faits et qu'ils gênent l'argument tenu. Un texte qui demande aux autres de dire ce qui les dérange doit le faire en premier.10.1177/1745691615577701
- : Le pas de raisonnement invalide est nommé et renvoyé au papier qui l'outille. Ce qui l'a déclenché : Les claims de ce texte nomment ce défaut d'inférence, et le texte ne l'outillait nulle part alors qu'un autre papier lui consacre son appareil.
