La clairière

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La première marche

Climat passé : la température monte-t-elle avant le CO₂ ?

Un argument qui repose sur une mesure réelle, et ce qui arrive quand on va lire cette mesure


0. Un argument qui ne demande de croire personne

L’argument tient en une phrase, et c’est une partie de sa force. Des chercheurs auraient constaté que la température monte avant le gaz carbonique, avec un décalage de l’ordre de huit cents à mille trois cents ans. Si la température part la première, dit l’argument, alors le gaz ne peut pas être la cause du réchauffement, et la thèse tombe.

Ce qu’il a de recommandable doit être dit avant qu’on y touche. Il ne demande de croire personne sur parole. Il invoque une mesure, il en donne l’ordre de grandeur, et il se vérifie sur un graphique que chacun peut regarder. Quelqu’un qui met deux courbes côte à côte et remarque laquelle bouge en premier fait exactement le geste que ce journal réclame partout ailleurs.

Il y a mieux, et cela mérite d’être posé tout de suite. Savoir laquelle des deux courbes part la première est une question ouverte de la paléoclimatologie, travaillée depuis vingt-cinq ans par quatre équipes au moins, avec ses méthodes, ses désaccords et ses révisions. Celui qui la pose tombe sur un vrai problème, et il tombe dessus au bon endroit.

Le raisonnement soude pourtant deux affirmations de nature différente, sans jamais signaler la soudure. D’un côté une mesure : la température précéderait le gaz de tant d’années. De l’autre une inférence : donc le gaz ne cause rien. Laquelle des deux cède ? Chacune relève d’un instrument qui lui est propre, et rien ne le dit d’avance.

Le papier sur les nombres du Coran travaille déjà cette famille de raisonnements, où un fait parfaitement exact sert d’appui à une conclusion qui n’en découle pas. La méthode se transporte ici sans effort. On va d’abord lire les décalages publiés, puis se demander ce qu’un ordre d’arrivée établit.

Un mot sur le périmètre, avant les chiffres. Il ne sera dit ici ni si le climat se réchauffe aujourd’hui, ni de combien, ni ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire. Un argument précis est examiné, et rien d’autre. Une partie des résultats est lue dans le texte intégral des articles ; d’autres sont rapportés par des articles qui les citent. Ces lectures indirectes sont signalées : donner la référence d’un travail ne signifie pas qu’on a pu le lire.


1. Ce que la glace enregistre, et pourquoi l’ordre y est difficile à lire

La courbe que l’on regarde a une adresse précise, et il vaut la peine d’y aller. Elle vient des carottes de glace forées en Antarctique, et la plus célèbre est celle de Vostok, publiée dans Nature en 1999 par Jean-Robert Petit, Jean Jouzel, Dominique Raynaud et leurs coauteurs (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). C’est cet article qui a donné au public les quatre cent vingt mille ans de température et de gaz carbonique dont l’argument se sert.

D’après la présentation qu’en font Petit et ses coauteurs, Fischer et ses coauteurs rapportaient un retard du gaz carbonique d’environ six cents ans plus ou moins quatre cents par rapport au réchauffement antarctique (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). Les quatre cents ans expriment l’incertitude de l’estimation ; nous ne leur attribuons pas ici un niveau de probabilité défini. Les incertitudes chronologiques des carottes limitaient en outre la possibilité de déterminer fermement le signe du déphasage (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Or ces auteurs écrivent quelque chose que personne ne rapporte. Ils constatent que la température, le gaz carbonique et le méthane de Vostok montent en phase pendant les terminaisons (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). En phase, donc ensemble. Ils discutent au passage un travail paru la même année, signé Fischer, Wahlen, Smith, Mastroianni et Deck, qui concluait à un retard du gaz de six cents ans plus ou moins quatre cents. Ce dernier nombre est rapporté tel qu’il figure chez Petit, sa source d’origine étant restée hors de notre portée.

Puis vient leur phrase, et elle est nette. Compte tenu de l’incertitude sur l’écart entre l’âge de la glace et l’âge du gaz, qui dépasse mille ans, ils estiment qu’il est prématuré d’inférer le signe de la relation de phase entre gaz carbonique et température au début des terminaisons (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). En clair : on ne peut pas encore savoir laquelle des deux courbes monte en premier.

Cette réserve ne vient d’aucun camp adverse. Elle est posée en 1999 par ceux-là mêmes qui ont foré la carotte, dans l’article qui en publie les courbes.

D’où vient cette incertitude ? De ce qu’une carotte de glace enregistre deux choses au même endroit sans leur donner le même âge. La température se lit dans la glace elle-même. Le gaz, lui, se lit dans les bulles d’air que cette glace enferme (Loulergue et al. 2007; Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999).

Or l’air ne se referme pas en surface. Il circule encore librement dans la neige tassée pendant des dizaines de mètres, et il n’est emprisonné qu’entre cinquante et cent vingt mètres de profondeur (Loulergue et al. 2007; Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999). Autrement dit, à un même endroit d’une carotte, la bulle est plus jeune que la glace qui l’entoure. Dès lors, cet écart d’âge doit être calculé, et retranché, avant toute comparaison.

Dans une carotte de glace, la température se lit dans la glace et le gaz dans les bulles qu’elle enferme. Comme l’air circule librement dans la neige tassée jusqu’à cinquante à cent vingt mètres de profondeur, la bulle est plus jeune que la glace qui l’entoure au même endroit. Cet écart doit être calculé avant toute comparaison, et deux chronologies du même gaz diffèrent en moyenne de huit cent cinquante ans.

C’est ce calcul qui est le point faible, et son ampleur a été mesurée. En 2007, Laetitia Loulergue, Frédéric Parrenin, Thomas Blunier et leurs coauteurs ont confronté les chronologies de gaz de deux carottes européennes, en s’appuyant sur des repères que le modèle ne fournit pas : des variations rapides de méthane, et un pic de béryllium dix laissé par un renversement du champ magnétique terrestre (Loulergue et al. 2007; Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999).

Le résultat est net. Les deux chronologies du même gaz ne s’accordent pas : elles diffèrent en moyenne de huit cent cinquante ans, l’écart allant de trois cents ans près de l’Holocène jusqu’à mille cent cinquante ans plus loin dans la période glaciaire (Loulergue et al. 2007; Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999).

Ce point mérite d’être pesé, car il décide de tout le reste. Le désaccord entre deux calculs du même objet est du même ordre de grandeur que le décalage qu’on prétend lire sur les courbes. La difficulté ne porte donc plus sur un détail de méthode. Elle porte sur la règle graduée elle-même.

Les mêmes auteurs poussent la comparaison plus loin, et le chiffre est parlant. Aux deux repères de béryllium, le modèle donne pour le site de Dôme C un écart d’âge d’environ cinq mille ans, là où les repères le donnent aux alentours de quatre mille (Loulergue et al. 2007; Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999). Le modèle surestime donc de vingt pour cent. Il sort de sa propre marge d’erreur, et cette erreur grandit sous climat froid, précisément là où l’argument va chercher son décalage.

Puis ils écrivent la conséquence en toutes lettres : le retard du gaz carbonique de huit cents ans plus ou moins six cents, précédemment inféré pour le début de la dernière déglaciation, semble surestimé (Loulergue et al. 2007; Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999).

Ce nombre de huit cents ans plus ou moins six cents mérite qu’on s’y arrête, parce que c’est probablement lui que l’argument rapporte. Il provient d’un travail d’Eric Monnin et de ses coauteurs paru en 2001, et il est cité comme tel par quatre des articles lus ici (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). La seconde borne de l’argument, mille trois cents ans, vient d’une analyse de Vostok publiée la même année, qui donnait une avance de la température de un virgule trois millier d’années plus ou moins un millier (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Ces deux valeurs sont rapportées dans l’introduction d’Uemura et de ses coauteurs, publiée en 2018 et consultée ici : ce sont deux citations indirectes des travaux de 2001 (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Reprenons alors ces deux nombres avec leurs marges. Huit cents plus ou moins six cents, cela va de deux cents à mille quatre cents ans. Mille trois cents plus ou moins mille, cela va de trois cents à deux mille trois cents.

La conséquence est celle que le mot « décalage » fait oublier. Chacun des deux intervalles admet une valeur trois fois plus courte que celle qu’on retient, et le second frôle un décalage nul. Les deux nombres que l’argument met bout à bout ne sont donc pas deux mesures qui se confirment : ce sont deux plages larges qui se recouvrent, et dont on n’a gardé que le milieu.

Une troisième difficulté touche non plus la datation mais le thermomètre. La température des carottes se lit dans la composition isotopique de la glace, et cette composition dépend aussi de l’endroit de l’océan d’où venait l’humidité qui a formé la neige (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). En 2018, Ryu Uemura, Hideaki Motoyama, Valérie Masson-Delmotte, Jean Jouzel et leurs coauteurs ont mesuré ce biais de source sur sept cent vingt mille ans dans une carotte de l’Antarctique de l’Est. Ils concluent que l’avance apparente de la température isotopique sur le gaz carbonique lui est en partie attribuable, plutôt qu’à un décalage réel (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

La portée de ce dernier résultat doit être écrite, faute de quoi il dirait plus qu’il ne dit. Ce travail ne mesure aucun décalage à une déglaciation : il analyse des déphasages dans la bande de fréquence de l’obliquité, sur des échelles orbitales (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). Il n’annule donc aucun des nombres cités plus haut. (Le prendre pour une mesure de décalage serait exactement le glissement examiné ici, à ceci près qu’il jouerait cette fois contre l’argument.) Ce qu’il établit est que le thermomètre lui-même porte un biais dans le sens qui arrange l’argument.


2. Ce que donne la mesure la plus récente

Vient alors le travail qui répond à la question posée. En 2019, Jai Chowdhry Beeman, Léa Gest, Frédéric Parrenin, Dominique Raynaud et leurs coauteurs ont repris le calcul avec trois choses que les précédents n’avaient pas : un relevé de gaz carbonique beaucoup plus fin, une chronologie mieux contrainte, et une méthode qui rend une plage de valeurs au lieu d’un nombre unique (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Leur idée est simple à suivre. Plutôt que de comparer les deux courbes sur toute leur longueur, ils repèrent les moments où l’une et l’autre changent d’allure ensemble, et ils mesurent le décalage à ces moments-là seulement. Ils en trouvent quatre au cours de la dernière déglaciation (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Le premier est le déclenchement, quand la déglaciation démarre. Le décalage le plus probable est une avance de la température de cinq cent soixante-dix ans ; l’intervalle à soixante-huit pour cent va de cent vingt-sept à sept cent cinquante et un (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Le deuxième est l’entrée dans une pause de deux mille ans, au milieu de la déglaciation, pendant laquelle l’Antarctique s’est refroidi au lieu de se réchauffer. Là, la température précède de cinquante ans seulement, et la plage traverse zéro : elle va de moins cent trente-sept à trois cent soixante-seize (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). Autrement dit, on ne sait pas laquelle des deux part la première.

Le troisième est la sortie de cette pause, et c’est celui qui surprend. Le décalage le plus probable donne cette fois une avance du gaz carbonique de soixante-cinq ans ; l’intervalle à soixante-huit pour cent comprend aussi zéro (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). Le sens le plus probable n’est plus le même que quatre mille ans plus tôt, au cours de la même déglaciation.

Le quatrième est la fin de la déglaciation. La température y précède de cinq cent trente-deux ans, dans une plage de trois cent trente-sept à six cent vingt-neuf, et c’est le seul des quatre moments où les auteurs écrivent qu’un retard du gaz est certain (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

Les quatre moments de la dernière déglaciation où les deux courbes changent d’allure ensemble, avec le décalage mesuré à chacun. À droite du zéro, la température précède ; à gauche, le gaz carbonique précède. Le signe change d’un moment à l’autre, et trois des quatre plages larges franchissent le zéro, ce qui veut dire qu’une montée simultanée y reste possible.

Deux choses se lisent dans cette série, et elles ne vont pas dans le même sens. D’un côté, le décalage le plus probable au déclenchement est bien une avance de la température, et il approche six siècles (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). De l’autre, à trois des quatre moments, une montée simultanée des deux courbes reste compatible avec ce que les auteurs ont calculé, et ils le disent eux-mêmes. Quant à la troisième chose qui s’y lit, elle fait l’objet de la section suivante.

Ce même article donne, en regard de ses propres résultats, ceux que Parrenin et ses coauteurs avaient obtenus en 2013 aux quatre mêmes points (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). L’écart entre les deux séries mérite d’être vu. Cet article de 2013 n’a pas pu être lu ici, ses résultats sont donc rapportés tels qu’ils figurent dans le tableau de 2019 : moins dix ans plus ou moins cent soixante au déclenchement, ce qui est une synchronie, contre cinq cent soixante-dix pour la mesure de 2019. Deux équipes qui partagent deux auteurs, travaillant sur les mêmes archives à six ans d’écart, ne s’accordent donc pas sur le signe au point qui intéresse l’argument.

Reste à dire ce qui n’a pas pu être lu, avant qu’on en tire quoi que ce soit. Les tentatives de récupération consignées pour Parrenin (2013) et Bender (2006) ont rencontré des pages de refus ; celles concernant Shakun (2012), Caillon (2003) et Fischer (1999) n’ont pas livré de texte intégral (Parrenin et al. 2013; Bender et al. 2006; Shakun et al. 2012; Caillon et al. 2003; Fischer et al. 1999).

Les valeurs de Fischer et de Parrenin rapportées ici sont donc lues chez Petit et chez Chowdhry Beeman, qui les citent et les discutent. Elles ne sont pas tirées d’une lecture directe des deux articles d’origine.


3. Ce qu’un ordre d’arrivée établit

Le tableau de 2019 invite à distinguer les épisodes de la déglaciation. Les estimations centrales suggèrent une avance de la température au début et à la fin, et une avance du gaz à la sortie du Refroidissement Antarctique ; pour ce dernier épisode, la synchronie reste compatible avec l’incertitude à soixante-huit pour cent (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016). Les maximums de probabilité peuvent donc changer de signe sans établir, à eux seuls, un changement certain de l’ordre temporel.

Un second instrument, fondé sur une autre méthode, rend un résultat compatible. En 2016, Adolf Stips, Diego Macias et leurs coauteurs ont appliqué aux archives glaciaires une mesure de flux d’information (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016). Le principe se dit sans formule : au lieu de regarder qui bouge en premier, on demande, dans chaque sens séparément, ce que l’une des deux courbes permet de prévoir de l’autre.

Restreint à la dernière déglaciation seule, ce calcul trouve un flux dans les deux sens, et le plus fort des deux va du gaz vers la température, avec un rapport d’environ quatre pour un (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016). Soit quatre fois plus fort dans le sens que l’argument déclare impossible. Les auteurs y voient un comportement synchrone, ou même une avance du gaz.

Sur l’ensemble des huit cent mille ans, Stips et ses coauteurs trouvent un flux significatif de la température vers le gaz ; sur la dernière déglaciation, ils trouvent un flux dans les deux sens (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016). Ces résultats portent sur des fenêtres différentes et ne constituent pas une contradiction. Les auteurs précisent aussi qu’au-delà d’un pas de trois mille ans le flux diminue, et que l’ancienne chronologie aurait donné un résultat très différent pour la dernière déglaciation.

L’argument suppose qu’il existe un ordre d’arrivée, unique, qu’il suffirait de lire. Ce qui est mesuré a une autre forme : un décalage petit, dont le signe dépend du moment considéré, et dont l’incertitude englobe zéro à trois des quatre points (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016). La prémisse n’a donc pas été réfutée par une mesure contraire. En revanche, elle est trop simple pour l’objet dont elle parle.

L’inférence mérite pourtant d’être examinée pour elle-même, même si la mesure a déjà cédé. Accordons pour un instant que la température parte la première, franchement et partout. Que cela établirait-il ?

La réponse dépend d’une question de fait, et cette question a été mesurée. Les deux grandeurs agissent-elles l’une sur l’autre ? Ou une seule agit-elle sur l’autre ? En 2020, Steven Sherwood, Mark Webb, Kate Marvel, Gabriele Hegerl et une vingtaine d’autres ont assemblé trois familles de preuves déclarées indépendantes les unes des autres, la compréhension des processus physiques, le relevé de la période instrumentale et le relevé paléoclimatique, pour estimer de combien la température répond à un doublement du gaz carbonique (Sherwood et al. 2020; Clark et al. 2012). Leur plage à soixante-six pour cent va de deux virgule six à trois virgule neuf degrés.

Le point qui compte ici n’est pas leur estimation, c’est d’où vient une partie de la contrainte. Ces auteurs écrivent que l’ampleur du refroidissement au dernier maximum glaciaire constitue une preuve forte contre les valeurs élevées (Sherwood et al. 2020; Clark et al. 2012). L’archive glaciaire que l’argument invoque pour nier l’action du gaz sert donc à mesurer cette action. La boucle se referme là. (Le lecteur peut le vérifier sans quitter les sources citées : c’est la deuxième ligne de leur résumé.)

L’autre moitié se lit dans la synthèse de la dernière déglaciation publiée en 2012 par Peter Clark, Jeremy Shakun et une trentaine de coauteurs, et elle nomme le déclencheur sans détour. Cette déglaciation est déclenchée par un changement d’insolation d’origine orbitale, les gaz à effet de serre et le recul des calottes agissant comme des rétroactions qui amplifient (Sherwood et al. 2020; Clark et al. 2012). Cette synthèse écrit aussi que le retard de huit cents ans plus ou moins six cents peut être une surestimation (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013).

L’antériorité temporelle seule ne démontre pas la causalité. Dans un système où deux grandeurs s’alimentent mutuellement, leur ordre d’arrivée ne suffit pas à identifier le déclencheur ou à mesurer la contribution de chacune à l’effet total. Il faut aussi examiner les mécanismes et les autres facteurs susceptibles d’agir sur elles.

Le papier sur la testostérone porte un défaut voisin, et la différence entre les deux vaut d’être posée. Là-bas, une mesure avait été prise dans un sens et lue dans l’autre : on avait mesuré une association et on la lisait comme une cause. Ici personne ne s’est trompé de sens, faute d’un sens unique dont on pourrait se tromper : le signe change avec le moment, et la correction qu’il faut appliquer avant de le lire est de la taille de ce qu’on veut y lire.

L’étude de Stips examine aussi la causalité à l’aide du flux d’information (Stips et al. 2016). Ses auteurs concluent à un flux significatif des gaz à effet de serre vers la température globale sur la période instrumentale, et de la température antarctique vers le gaz sur l’ensemble des huit cent mille ans. Les périodes, les variables et la question causale diffèrent. Ces résultats ne se contredisent donc pas directement. Leur méthode mesure une asymétrie entre deux séries ; elle ne se réduit pas à comparer deux dates de départ.

Les résultats de Stips doivent être lus avec leurs conditions de calcul. Les auteurs indiquent que le flux paléoclimatique diminue au-delà d’un pas d’interpolation de trois mille ans et que le résultat pour la dernière déglaciation dépend de la chronologie retenue (Stips et al. 2016). Sur cette déglaciation, le flux est bidirectionnel (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016). La différence avec la série longue ne constitue pas une réfutation des résultats paléoclimatiques : elle oblige à préciser la fenêtre et la méthode avant de comparer les conclusions.


4. Deux époques ne se comparent pas parce qu’elles se ressemblent

Une dernière étape du raisonnement passe inaperçue, et elle mérite d’être rendue visible. L’argument prend un résultat obtenu sur une déglaciation vieille de dix-huit mille ans et le transporte tel quel ailleurs. Un tel transport se fait légitimement dans bien des cas, à une condition qui n’est pas gratuite : il suppose que les deux situations sont comparables sous le rapport qui compte, et cette comparabilité se démontre au lieu de se supposer.

Comment décide-t-on que deux époques se ressemblent ? La littérature traite la question comme une mesure, et c’est instructif. En 2018, Kevin Burke, John Williams et leurs coauteurs ont comparé des états du système climatique à six références prises dans le passé géologique et historique, en calculant une distance statistique sur des variables de température et de précipitation (Burke et al. 2018; Clark et al. 2012). Ils fixent un seuil au-delà duquel un état est déclaré sans analogue, c’est-à-dire qu’aucune des périodes de référence ne s’en approche. Selon les cas examinés, la part des terres émergées sans analogue va de moins de un virgule cinq pour cent à huit virgule sept pour cent.

Ce que ce travail établit pour nous est modeste et suffisant. Il montre que la ressemblance entre deux états climatiques est une quantité que l’on calcule, et que le résultat de ce calcul peut être « aucun analogue proche » (Burke et al. 2018; Clark et al. 2012). Dès lors, une comparaison entre deux époques n’est jamais acquise d’avance, quel que soit le sens dans lequel on veut la faire.

La synthèse de 2012 citée plus haut donne le premier terme de la comparaison, et elle le nomme précisément : la déglaciation dont il est question a été déclenchée par une variation de l’insolation liée à l’orbite terrestre, sur des dizaines de milliers d’années (Burke et al. 2018; Clark et al. 2012). Voilà ce qu’il faudrait comparer avant de transporter un résultat. La comparaison demande alors des instruments qui n’ont rien à voir avec la lecture de deux courbes.

Ce point vaut strictement dans les deux sens. Il interdit de conclure d’une déglaciation ancienne à une autre situation, et il interdit tout autant l’inverse. Quelqu’un qui écarterait le résultat paléoclimatique au motif qu’il est ancien commettrait la même faute, en sens inverse, que celui qui le transporte sans précaution.

Sur un tout autre objet, le papier consacré à la nostalgie établissait déjà qu’une évolution dans le temps ne se lit qu’en séparant ce qui varie de ce qui date. La distinction se transporte ici sans modification.


5. Les deux façons de se tromper ici

La tentation existe, arrivé ici, de conclure que les deux courbes montent ensemble et que l’affaire est réglée. Ce serait commettre dans l’autre sens la faute qu’on vient d’examiner. Le calcul le plus récent et le mieux contraint donne, au déclenchement de la déglaciation, une avance de la température de près de six siècles comme valeur la plus probable, et ce nombre n’est pas nul (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). Ce qu’il établit est que cette avance ne se transporte pas d’un moment à l’autre, qu’elle s’inverse à un endroit, et qu’elle reste presque partout compatible avec la synchronie (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016).

Montrer qu’une inférence ne tient pas ne montre jamais que sa conclusion est fausse, et la distinction se tient jusqu’au bout. La question examinée était de savoir ce qu’un ordre de courbes permet de conclure, et la réponse est : moins qu’annoncé, dans les deux directions. Sur ce qui se passe aujourd’hui, et sur ce que quiconque devrait en faire, tout ce qui précède reste muet.

La seconde façon de se tromper est plus difficile à voir. Celui qui tire une conclusion d’un ordre de courbes et celui qui écarte la question sans la regarder commettent la même faute de méthode. Le second a pourtant l’air d’avoir raison, puisque la vérification lui donne finalement raison. Voilà ce qui rend son cas difficile à voir : il a eu raison sans regarder, ce qui ne se confond pas avec avoir raison. Dès lors, un raisonnement juste par accident tombera à côté la fois suivante, et il n’aura pas averti.

La question était-elle naïve pour autant ? Non, et c’est le dernier point. Elle porte sur une vraie difficulté, elle a occupé quatre équipes pendant vingt-cinq ans, et le nombre qui circule aujourd’hui dans les conversations a été publié, sérieusement, avant d’être révisé. Poser la question reste légitime après vérification, et ce qui change est seulement ce qu’on peut en tirer une fois la réponse connue.


6. Ce qu’on peut demander devant deux courbes

Deux questions suffisent devant un argument tiré d’un ordre d’arrivée, et aucune des deux ne demande de compétence particulière.

Vient d’abord la précision, et c’est elle qui a fait tout le travail ici. Avec quelle marge cet ordre est-il connu ? Un décalage de huit cents ans annoncé sec et le même décalage annoncé à plus ou moins six cents ans se racontent avec les mêmes mots, alors que le second contient des valeurs proches de zéro. La question sert bien au-delà de ce sujet, parce que citer un milieu de plage sans sa largeur est le moyen le plus courant de faire passer une plage pour une constante.

La seconde porte sur la structure, et elle ne sert que si la première a reçu une réponse. Les deux grandeurs peuvent-elles s’alimenter l’une l’autre ? Si oui, l’ordre d’arrivée désigne ce qui a démarré, sans rien apprendre sur ce qui a fait le gros de l’effet. Bien des mécanismes ordinaires ont cette forme, où un petit déclencheur enclenche un amplificateur qui fait le reste. (La question se pose d’ailleurs mieux à voix haute qu’en pensée, parce qu’elle oblige à nommer les deux grandeurs, ce qui suffit à voir laquelle nourrit l’autre.)

L’ordre des deux questions a son importance. Poser d’abord la seconde revient à discuter de ce qu’une mesure établirait avant d’avoir regardé si elle est établie. C’est exactement l’erreur qui a failli être commise ici : on était parti pour examiner une inférence, et la mesure a cédé la première.

Deux manques doivent être signalés pour finir. Cinq travaux cités par nos sources n’ont jamais été ouverts, dont celui de 2013 qui porte le résultat le plus discuté du domaine, et leurs nombres ne figurent ici que rapportés par d’autres (Chowdhry Beeman et al. 2019; Petit et al. 1999; Loulergue et al. 2007; Clark et al. 2012; Uemura et al. 2018; Fischer et al. 1999; Parrenin et al. 2013). Et la question de savoir laquelle des deux courbes monte en premier reste ouverte dans la littérature, à ceci près qu’elle s’y pose désormais avec des intervalles plutôt qu’avec des nombres, et transition par transition plutôt qu’en général (Chowdhry Beeman et al. 2019; Stips et al. 2016).

Bibliographie

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Burke, K. D., J. W. Williams, M. A. Chandler, A. M. Haywood, D. J. Lunt, et B. L. Otto-Bliesner. 2018. « Pliocene and Eocene provide best analogs for near-future climates ». Proceedings of the National Academy of Sciences 115: 13288‑93. https://doi.org/10.1073/pnas.1809600115.
Caillon, Nicolas, Jeffrey P. Severinghaus, Jean Jouzel, Jean-Marc Barnola, Jiancheng Kang, et Volodya Y. Lipenkov. 2003. « Timing of Atmospheric CO <sub>2</sub> and Antarctic Temperature Changes Across Termination III ». Science 299: 1728‑31. https://doi.org/10.1126/science.1078758.
Chowdhry Beeman, Jai, Léa Gest, Frédéric Parrenin, et al. 2019. « Antarctic temperature and CO <sub>2</sub> : near-synchrony yet variable phasing during the last deglaciation ». Climate of the Past 15: 913‑26. https://doi.org/10.5194/cp-15-913-2019.
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